23/12/200921/12/2009 « L’ŒIL CRITIQUE, UN BRIN IRONIQUE, DU PEINTRE » ? ( FISHCL, ENCORE !)
Suite au dernier texte que j’ai publié sur le tableau de Fischl intitulé Scenes of the late paradise : Parade, Marguerite–déraille écrit en commentaire : « Pas de désespérance sous-jacente dans ce tableau mais comment ne pas percevoir, autant qu'avec mon buveur seul dans son salon, l'œil critique, un brin ironique, du peintre ?»
A quoi j’ai répondu « Probablement. ». Mais l’affirmation que contient cette question rhétorique me semble moins aller de soi qu’il n’y paraît.
Peut-on dire que Fischl porte un regard « critique, un brin ironique» sur cette partie de la société américaine qu’il peint ?
Je suis tenté de répondre « Pas sûr», car je me demande si vraiment un artiste, comme Fischl (mais je crois qu’on pourrait généraliser) est critique vis-à-vis de ce qu’il représente.
Qu’il observe un certain milieu avec un regard aigu, et le figure sans concession, c’est certain. Qu’il porte un jugement sur celui-là, comme pourrait le faire un caricaturiste, je ne le crois pas.
Dans la peinture de Fischl, on ne trouve ni déformation, ni grimace, ni exagération, ni ridicule juste une certaine emphase que donne la lumière crue. C’est un art naturaliste, qui avant tout se propose de représenter les êtres et les choses tels que l’artiste les voit.
D’autre part, je voudrais aussi aborder un aspect de cette peinture (Parade) qui a été négligé : ce qu’elle comporte de beau (pour moi, en tout cas - au risque de faire hurler ! et d’ailleurs un commentaire dit : Affreux, horrible, obscène, à vomir . A quoi l’on pourrait déjà répondre : « De quoi parlez-vous ? Des corps représentés ? Ou de l’art qui les représente ? » Je crois que dans ce commentaire on vise surtout les corps, ce qui est en grande partie hors de propos.)
En quoi ce tableau (dont les grandes dimensions ne sont pas négligeables : 2, 70 m x 1, 90 m) me semble réussi : le groupe des individus représentés grandeur nature, l’est avec beaucoup de vigueur et de variété : les personnages masculins de forte carrure ont de la prestance, mais leurs tailles diffèrent, voire contrastent, comme font les deux hommes au milieu, - avec des chairs fatiguées, certes, mais il se dégage d’eux, malgré leurs shorts ou leur marcel une puissance digne des divinités figurées par Véronèse ou par Rubens. Parmi les femmes, celle, au sein nu, qui porte sa main au-dessus de ses yeux ne manque pas de grâce, et son geste aussi contraste avec ce que la composition en frise pourrait avoir de monotone … De plus je trouve que le mouvement parallèle des jambes gauches repliées des deux hommes au centre (qui reprend en écho le mouvement identique de l’homme âgé tout à gauche) dynamise la composition.
D’ailleurs le titre, Scenes of the late paradise : Parade est assez clair : ces hommes, ces femmes sont des dieux en exil : ils ont perdu l’éternelle jeunesse du Paradis, mais ont gardé leur aise : c’est ce que montrent leurs corps. Ils se sont adaptés à leur nouvelle condition. Le Paradis appartient au passé, mais ils n’ont point honte de leur chair flétrie. Ils sont toujours à leur aise, peut-être même en font-ils étalage : oui, c’est une parade, et c’est peut-être ce rien d’ostentation qui pourrait être qualifié d’obscénité …
Mais il ne me semble pas que le peintre soit critique à leur égard, ni même un brin ironique. Je parlerais plutôt d’empathie amusée.
19/12/200916/12/2009 ERIC FISCHL, Scenes From Late Paradise : The Parade, 2006..)
GRAND FOOTING
Grandes enjambées le long de la plage où les vagues s’allongent frangées de blanc. Grand footing, ça marche, droit devant, casquettes et lunettes de soleil, cambrée ventre avancé les bras ballants une deux une deux en avant.
Petites foulées, ça marche. Ça a toujours marché pour eux, le droit, la politique ou la finance ou le marché. A l’aise, ils ont toujours été à l’aise, le sont encore, malgré les corps avachis, les bras décharnés, la chair flasque des cuisses, les ventres ballonnés. A l’aise, toujours à l’aise.
Grandes enjambées le long de la plage, l’air assuré, décidés, dégagés, profil de momie, emphatique drap de bain turquoise et blanc, hercules sportifs, grands shorts flottants, torses boursouflés, parlant, ne parlant pas, c’est égal, en avant, les autres suivent.
Petites foulées, ça marche, casquettes et lunettes de soleil, ventre en avant, les autres suivent, tribu, troupeau, tous ensemble, grands gorilles en longs shorts flottants, balèzes, à l’aise, ça marche. Et trois westies parmi eux trottinent.
10/12/2009 FISCHL : REPONSE A MARGUERITE-DERAILLE
Ce que vous dites du « regard critique et acerbe de Fischl sur la bourgeoisie américaine» est exact, convient à la majorité de ses œuvres, mais Living room, scène 1 me semble échapper en partie à ce constat par l’ambiguïté du personnage : si son corps massif peut correspondre à cette satisfaction propre à la bourgeoisie américaine, son visage me paraît en contraste avec celle-là : j’y vois comme de l’incertitude voire (mais c’est peut-être exagéré) une certaine inquiétude : c’est par cette expression que ce tableau me semble échapper en grande partie à l’analyse que vous faites.
Bien qu’effectivement on retrouve ce personnage debout buvant un verre au moins dans une autre toile, je ne crois pas qu’il fasse fonction d’un symbole, d’un cliché au sens où vous l’entendez. La question du breuvage sur lequel j’ergoterais n’est pas insignifiante. Un peu légèrement vous suggérez que ce puisse être du Coca Cola. Mais non, dans le tableau, le breuvage est incolore. C’est peut-être de la vodka, me direz-vous. Mais un bourgeois américain buvant de la vodka, comme symbole ou « cliché », ça ne va pas …Comme je ne pense pas que ce personnage soit un « symbole », je suggère qu’il boit un verre d’eau, comme on le fait parfois en se levant le matin.
Vous persistez dans votre interprétation du mur vide et du mobilier épuré, je persiste à penser qu’elle est une surinterprétation, pour le moins.
Toujours à propos du mobilier, vous dites que je « fais le bête », mais le seul argument que vous avancez pour me réfuter c’est le « traitement » de celui-là par le peintre. Je ne vois pas quel est ce traitement particulier.
Plus intéressante, et probablement fondamentale, la question du malaise que vous et l’un de vos commentateurs (et certainement d’autres spectateurs) avez ressenti devant ce tableau. Vous semblez dire que ce tableau nécessairement suscite le malaise. Eh bien non ! Là encore, ce n’est pas exact : je peux dire que je n’éprouve pas de malaise devant ce tableau, ni les autres de Fischl. Ce genre de malaise relève du rapport que l’on a à soi-même.
Cela doit être important pour vous puisque vous écrivez « un malaise jusqu’à l’obscénité ». Or je ne comprends pas le sens de cette phrase. Voulez-vous dire jusqu’au dégoût ? Si c’est le cas, vous confondez la cause et l’effet : la cause c’est l’image qui choque par son obscénité, l’effet c’est votre dégoût, qui n’est pas l’obscénité. Je crois que cette confusion n’est pas anodine.
Vous vous êtes demandé honnêtement pourquoi vous aviez une telle réaction. Et vous répondez par votre interprétation. Mais celle-ci est principalement d’ordre sociologique, et ne parle pas de vous-même. Je ne vous demande pas, bien sûr, de nous donner la réponse, je dis simplement que votre interprétation en réalité ne répond pas à la question, comme si inconsciemment vous vous étiez réfugié derrière un propos sociologique.
Comment je vois cette peinture : un homme vient de se lever, dehors il fait très beau, la lumière inonde son appartement, il boit un verre d’eau par habitude, ou pour se rafraîchir … Il sort à peine de son sommeil, il ne pense à rien, ou bien, les préoccupations du jour commencent à affleurer à son esprit …
Cette peinture ne me semble pas un chef-d’œuvre. C’est une scène de genre montrant un moment de la vie privée contemporaine. La composition en est plutôt banale. Mais l’attitude et le cadrage du corps de l’homme, dans une perspective très réaliste, me semblent réussis. Et j’aime assez l’image de ce corps masculin, son aspect massif, en contraste avec l’expression pensive, voire inquiète du visage.
Cet air en effet ouvre sur autre chose, qui nous reste inconnu. Et c’est ce qui en fait pour moi, un peu, la poésie .
09/12/2009 REGARDER LA PEINTURE
Ecrire sur la peinture parfois fait dire de grosses bêtises. C’est ce qui est arrivé à un camarade à propos d’un tableau de Fischl : Living room, scene 1 (2002), dans lequel il voit « un symbole de l'obscénité américaine, autrement dit, occidentale ».
En effet il écrit : « Bien sûr, l'obscénité de ce tableau n'est pas dans le corps nu. Fut-il celui d'un quinqua rondouillard, quoique non obèse si l'on s'en réfère aux standards américains. L'obscénité n'est pas non plus dans le nez plongé dans un verre de whisky, mais dans le décor évoqué par le peintre avec économie et perspicacité. »
Vous voyez du whisky, vous ?
Un jus d’orange ? de l’eau ? …
On ne peut identifier ce qu’il y a dans le verre que boit le personnage. Dire qu’il s’agit de whisky me semble donc une extrapolation abusive, relevant du cliché, - ou de la projection personnelle …
Le décor maintenant : « Les murs disent son vide » : autre affirmation gratuite, ici : je crois que bien des gens ayant des murs vides contesteraient cette affirmation. D’ailleurs, un mur vide, dans un monde saturé d’images, c’est reposant, c’est très zen.
Le personnage : « Son aisance n'est peuplée de rien sinon de la seule satisfaction de s'être créé les conditions d'un confort excessif et inutile. » : au nom de quoi le camarade peut-il affirmer cela ? Cette phrase énonce une interprétation idéologique qui ne tient pas compte du tableau. Pour le camarade, un canapé, une table basse, un bouquet seraient « un confort excessif et inutile».
Franchement c’est du délire !
Morale du tableau : « L'argent qui écrase les uns pour le confort des autres ne comblent pas la solitude ni le néant de cette vie. Là est l'obscénité.» Quel est le rapport de cette phrase avec ce que le tableau montre ? Quoi, dans le tableau, suggère que cet homme éprouve un sentiment de solitude ? Quoi suggère que sa vie est un néant ?
L’obscénité, c’est le caractère de ce qui est choquant, impudique. Il est clair que le mot ne convient pas ici, même si on le prend au sens plus large de choquant, car cette affirmation « L'argent qui écrase les uns pour le confort des autres ne comblent pas la solitude ni le néant de cette vie.» ne s’applique en rien à ce que le tableau montre.
Que des aspects de la société américaine présentés dans certaines peintures de Fischl relèvent de l’obscénité, dans le sens précis du mot, et dans son sens élargi, c’est incontestable. Mais ce n’est pas le cas ici.
Le camarade donne l’impression de ne pas avoir regardé ce tableau, et d’y projeter sans raisons véritables quelques connaissances très générales relevant de clichés …
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
Il faut se réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. Montaigne, Essais, I, 38
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