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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

23/05/2008

23/05/08 - 18:11

LOINTAINS, SURTOUT LE SOIR : C. D. FRIEDRICH (1774-1840)







1


Les lointains dans la peinture de Caspar David Friedrich, éveillent toujours en moi ce sentiment de parfaite harmonie que l'on a devant un paysage baignant dans la lumière d'un soir d'été.

Et dans cette vision se condensent les souvenirs de lieux réels aperçus au moment où, rassasiés des découvertes du jour, les voyageurs songent à choisir un lieu où s'arrêter pour dormir et dîner, - temps heureux de l'étape, où ils vont pouvoir échanger leurs impressions en sirotant quelques verres d'un vin blanc bien frais, apporté dans une carafe embuée.

C'est ainsi qu'au détour d'une petite route en Ombrie j'avais découvert un soir la ville d'Orvieto. La lumière rasante du soleil couchant n'éclairait plus que la ville, perchée sur l'ancien volcan qui lui sert de socle. A ses pieds, l'ample vallée autour baignait déjà dans l'ombre et seuls émergeaient, touchés par la lumière dorée pour quelques instants encore, des toits roses, de hautes tours carrées, et le fronton blanc de la cathédrale.



2



C'est à la Kunsthalle de Hambourg (au retour d'un bref séjour chez des amis non loin de Kiel) que j'avais vu les Prairies de Greifswald (1821-22, 35 x 48.9) de C. D. Friedrich. La sereine beauté de cette petite peinture m'avait ravi : à l'horizon, dans la longue silhouette bleutée de la ville se découpant au loin sur le ciel limpide, je détaillais successivement, un peu à l'écart à gauche quelques moulins à vent, les tours plus ou moins élancées de trois églises, presque au milieu le clocheton surmontant l'hôtel de ville, et devant celui-ci une porte fortifiée.

Au-devant, de vastes prairies s'étendent, où l'on aperçoit l'étroit miroir d'un petit étang, un semis de points blancs figurant des troupeaux d'oies, et suggérant la profondeur de l'espace, trois groupes de quelques chevaux. Deux des plus proches bondissent et s'ébrouent, exultant.
Au premier plan, et comme marquant le seuil de ce paysage idyllique, le terrain forme un repli plus sombre, bordé de buissons et d'ombellifères.



3



C. D. Friedrich est un peintre mystique, habité par un sentiment religieux, et qui projette sur la nature (observée au plus près dans ses diverses manifestations, que ce soit les arbres et les plantes, les formations géologiques ou les phénomènes atmosphériques) des images de la destinée humaine. Ainsi le premier plan, lieu âpre et sombre, représenterait la réalité de notre monde, opposé aux vertes prairies et à Greifswald au loin, - lesquels, baignant dans une lumière limpide, figureraient ainsi le paradis.



4







Quelques années auparavant (vers 1817), le peintre avait représenté la ville natale de ses quatre grands-parents, Neubrandenbourg, où il fit étape lors de plusieurs voyages. Le tableau est encore plus empreint du sentiment mystérieux qui nous saisit devant un paysage que le couchant dans sa gloire illumine et dore.
Deux voyageurs apercevant leur but s'arrêtent, et levant la tête contemplent la ville qui se découpe sur un ciel magnifique. Plus haut, et comme appartenant au premier plan où ils se trouvent arrêtés, - sombre terrain broussailleux encombré d'un tumulus (symbolisant la mort dans le monde païen), les ténèbres de la nuit semblent s'ouvrir sur l'au-delà, - le paradis, symbolisé par la ville et surtout l'église dont la flèche gothique s'élance dans le ciel. Quelques nues s'y rassemblent à l'horizon comme pour s'anéantir dans l'or lumineux du couchant.

Vision mystique, vision romantique aussi : la tenue des voyageurs et le vol d'oiseaux migrateurs traversant le ciel suggèrent l'atmosphère mélancolique d'un soir d'automne, qu'embrase pourtant une clarté radieuse.


commentaires

23/05/08 - 23:06

C.D. Friedrich, Deux Hommes au bord de la mer, 1817 (huile sur toile, 51 x 66 cm, Berlin, Nationalgalerie)

Mais Friedrich ne serait-il pas encore plus religieux dans cette marine au crépuscule ocre et terre de Sienne (ou à ses deux sœurs qui se trouvent à l’Hermitage) ? Là, nulle couleur vive du plein jour, mais déjà quelque nuit mystique ; plus de ville figurant humainement le paradis, mais l’immensité du ciel et de la mer qui semble dire le Gottesfehl hölderlinien, l’absence de Dieu ; et la ligne d’horizon elle-même, métaphore de la contingence humaine, de l’impuissance des sens à embrasser l’infini de la création…

(Mais c’est une question que je pose, n’étant par nature guère porté à de telles méditations.)

23/05/08 - 23:43

L'art a bien cette richesse que chacun peut y prendre et y ajouter de lui-même.

Ainsi de Friedrich. J'en devine les voyageurs arrivant à l'étape, le vin frais et même le couchant italien, montrés ici.

J'appuie pour ma part sur les ciels immenses, la mélancolie de paysages vides, à peine marqués de traces de vies, chevaux cabrés et couple de silhouettes de dos.

Et, naturellement, ce couple masculin récurrent, n'est pas non plus sans inspirer.

24/05/08 - 01:15

>jeunehommeaubonnetrouge

Votre commentaire est très beau. Mais permettez-moi de faire l'avocat du diable : votre reproduction noie un élément essentiel du tableau, disposé exactement entre et juste un peu au-dessus des deux hommes (d'ailleurs debout sur des rochers) : la lune, dont la lueur dans les tableaux de Friedrich symbolise le Christ.

Cela dit, on se passe aisément aussi de ces considérations symboliques.


> tho

Oui, on peut dire qu'un des motifs principaux de cette oeuvre est l'homme contemplant (seul ou en couple) comme si Friedrich offrait cette silhouette vue de dos au spectateur pour qu'il s'y projette et entre ainsi dans le paysage même.

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13