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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

09/05/2008

09/05/08 - 18:59

LOINTAIN CLOCHER (MILLET : L'ANGELUS ) - Pour B.








1



La première œuvre d'art (alors non perçue comme telle) que j'ai contemplée fut L'Angelus de Millet.

Lorsque j'étais enfant, au petit-déjeuner ma mère me servait mon café au lait dans un bol orné d'une petite reproduction en rond de L'Angelus .

Chaque jour cette image suscitait en moi une intense rêverie : je me rappelais le mois d'été que je passais alors (et passerai jusqu'à 17 ans) chez ma grand-tante, d'abord seul, puis avec ma famille dans un petit village de la Meuse.

Pendant longtemps ce fut le seul lieu que j'aie connu un peu éloigné de là où j'habitais. Les maisons ni l'église n'avaient de charme (presque toutes avaient été détruites puis rebâties rapidement après la première guerre mondiale), je ne m'en rendais pas compte alors. Mais l'étang de Lachaussée, qui s'étendait largement à une centaine de mètres de la maison, la plaine à perte de vue à l'Est, à l'Ouest les parcs et les forêts, et se découpant le soir sur le ciel les côtes de Meuse, - tout cet espace, je me l'appropriais, par l'imagination pour les lointains, par mes errances à travers les prés et les bois, où me ravissaient au détour d'un chemin la découverte d'un étang isolé, l'envol lourd d'un héron cendré ... Ces longues promenades exaltaient ma sensibilité. Il m'est arrivé plusieurs fois d'aller par les bois jusqu'au pied des côtes (soit une douzaine de kilomètres), à Hattonville, où demeurait mon autre grand-tante. Le retour en fin d'après-midi lorsque la lumière est plus douce, et baissant, éclaire plus profondément les feuillages du sous-bois, m'emplissait d'une joie profonde.

On arrivait à H. par le car, qui nous laissait au bord de la route à 1 km 300 du village. Mon grand-oncle ou mon grand-père venait nous accueillir, accompagné d'une carriole à quatre roues cerclées de fer (où chaque jour ils amassaient l'herbe fauchée pour les lapins). Mon père y mettait les valises et nous partions à pied jusqu'à la maison, suivant la route entre les champs et les parcs dans le bruit assourdissant de la carriole.

Ce village était pour moi une réalité absolument autre. Il correspondait à un temps autre : les grandes vacances ; un rythme de vie autre : je me couchais plus tard. Quand il faisait beau, le soir on s'asseyait dehors sur un banc, devisant jusqu'à la nuit tombée. Pendant la moisson, on entendait dans la pénombre cahoter lourdement, sourds craquements des roues par les chemins de terre, les chariots qui rentraient des champs, brinquebalant leurs énormes entassements de gerbes.
Et surtout je disposais d'une entière liberté. Je pouvais aller où je voulais, et le plaisir était grand le soir lorsque j'évoquais tel ou tel étang rencontré dans mes errances et que mes grands-parents discutaient, se demandant s'il s'agissait des Ansviennes ou de l'étang d'Afrique (ils disaient "Aaafrique") … Je prenais le calendrier des Postes, je regardais la carte du département, reconnaissant tout au plus la route la plus proche des forêts traversées, mais les taches bleues minuscules figurant les étangs n'étaient pas dénommées, ce qui me frustrait …

Les vacances finies, le retour était douloureux. Pendant plusieurs jours le soir, je pleurais, ainsi que ma mère et ma sœur… Et le matin, lorsque je regardais L'Angelus sur mon bol, je croyais discerner au loin à l'horizon le clocher de H. d'où s'égrenait l'angélus. La haute silhouette de profil, tête penchée et mains jointes, recueillie, était ma grand-tante. Le moment figuré, quand la lumière crépusculaire semble suspendre le temps, me rappelait ce bonheur des grandes vacances.



2








L'Arrière-pays est le titre d'un livre d'Yves Bonnefoy, publié en 1972 dans la collection Les Sentiers de la Création, chez Skira (cette collection était magnifique, suscitant un riche dialogue entre images et texte). La couverture reproduisait un fragment du Triomphe de Battista Sforza de Piero della Francesca. Derrière les têtes de petits personnages, ondulaient de lointaines collines, qu'on retrouve dans le portrait de Federico Montelfeltre, - ou comme on en voit en Ombrie ou dans les Marches …







Ces arrière-pays peints m'ont toujours intrigué - comme s'ils étaient la promesse faiblement suggérée d'un lieu où l'être se retrouverait dans une harmonie absolue avec le lieu, lui-même, et les autres.






commentaires

09/05/08 - 19:56

Amusant, je suis en train de le lire ! :o)

09/05/08 - 21:12

Et moi qui avais toujours cru que Millet avait portraituré un couple de paysans corses, Ange et Luce ! Merci, Apax, de m'avoir dessillé les yeux^^

10/05/08 - 01:00

Merci, cher Apax, pour ce texte qui entre si justement en résonance avec ma propre obsession des lointains, des arrière-pays… et avec mon goût pour ce livre-là, un de ceux qui comptent le plus pour moi.

La couverture de l’édition Skira reproduit un détail du Triomphe de Battista Sforza, c’est-à-dire la scène allégorique et légendée qui se trouve au verso du portrait de Battista Sforza (lequel forme un diptyque avec le portrait de Federico Montefeltre).

<div align="center"><img src="http://www.gayattitude.com/photo/j/e/jeunehommeaubonnetrouge/20080510-17796516944824d57c16c08.jpg" width="588" height="850" border="1" alt="" title="" /></div>

*

Au fait, je me souviens de ce vers dans un lied post-romantique avec orchestre (Mahler ? Strauss ? le jeune Berg ?) :
« Es blauen licht die Fernen »,
que j’aurais tendance à traduire par « les lointain bleuissent, lumineux » (mais mon allemand est en dessous du médiocre), et qui m’a toujours paru “coller” idéalement à cet arrière-pays de Piero della Francesca.

Perdu dans les lointains du Caucase, je n’ai pas avec moi le disque où je pourrais le rééntendre ; quelqu’un pourrait-il me dire dans quelle œuvre ce trouve ce vers ?

10/05/08 - 01:03

Pardon, voici l’image qu’il fallait voir au lieu de “<div align="center"><img src="http://www.gayattitude.com/photo/j/e/jeunehommeaubonnetrouge/20080510-17796516944824d57c16c08.jpg" width="588" height="850" border="1" alt="" title="" /></div>”

Je suis hélas aussi piètre informaticien que germaniste…

10/05/08 - 01:41

Un bien beau texte qui n'est pas sans rappeler certaines pages de Mon frère Yves, de Pierre Loti, où il évoque ses vacances dans la propriété familiale de La Limoise, près de Rochefort-sur-Mer, et les veillées sous la lampe en compagnie de ses tantes. L'un et l'autre texte évoquent des clartés, des senteurs, des saveurs et des bruits d'un passé qui n'est que celui d'une enfance dont chaque jour qui passe nous éloigne toujours un peu plus.

10/05/08 - 02:02

Il s'agit de "der Abschied" ("L'Adieu"), sixième et dernière partie du cycle "Das Lied von der Erde" ("Le Chant de la Terre"). Les paroles sont, si j'en crois le post d'Aldebaran77 du 26 janvier dernier, empruntées à deux poètes chinois du huitième siècle, sauf les quatre derniers vers, composés par Mahler lui-même. Les voici, en édition bilingue...

Der Abschied

Alle Täler steigt der Abend nieder
Mit seinen Schatten, die voll Kühlung sind.
O sieh! Wie eine Silberbarke schwebt
Der Mond am blauen Himmelssee herauf.
Ich spüre eines feinen Windes Wehn
Hinter den dunklen Fichten!
Der Bach singt voller Wohllaut durch das Dunkel.
Die Blumen blassen im Dämmerschein.
Die Erde atmet voll von Ruh und Schlaf.
Alle Sehnsucht will nun träumen,
Die müden Menschen gehn heimwärts,
Um im Schlaf vergessnes Glück
Und Jugend neu zu lernen!
Die Vögel hocken still in ihren Zweigen.
Die Welt schläft ein...
Es wehet kühl im Schatten meiner Fichten.
Ich stehe hier und harre eines Freundes;
Ich harre sein zum letzten Lebewohl.
Ich sehne mich, o Freund, an deiner Seite
Die Schönheit dieses Abends zu genießen.
Wo bleibst du? Du läßt mich lang allein!
Ich wandle auf und nieder mit meiner Laute
Auf Wegen, die von weichem Grase schwellen.
O Schönheit! O ewigen Liebens, Lebens trunkne Welt!
(nach Wang-Sei)
Er stieg vom Pferd und reichte ihm den Trunk des Abschieds dar.
Er fragte ihn, wohin er führe
Und auch warum es müßte sein.
Er sprach, seine Stimme war umflort:
Du, mein Freund,
Mir war auf dieser Welt das Glück nicht hold!
Wohin ich geh? Ich geh, ich wandre in die Berge.
Ich suche Ruhe für mein einsam Herz!
Ich wandle nach der Heimat, meiner Stätte.
Ich werde niemals in die Ferne schweifen.
Still ist mein Herz und harret seiner Stunde!
Die liebe Erde allüberall
Blüht auf im Lenz und grünt aufs neu!
Allüberall und ewig blauen licht die Fernen!
Ewig... ewig...

L’Adieu

Le soleil disparaît derrière les montagnes.
Sur toutes les vallées tombe le soir
Avec ses ombres pleines de fraîcheur.
O vois! Comme une barque d’argent flotte
La lune sur la mer bleue du ciel.
Je sens une tendre brise souffle
Derrière les pins sombres!
Le ruisseau chante à voix plus haute dans l’ombre,
Les fleurs pâlissent dans la lueur du crépuscule.
La terre respire pleinement de repos et de sommeil.
Tous les désirs vont maintenant rêver,
Les gens fatigués rentrent chez eux,
Pour apprendre dans le sommeil un bonheur oublié
Et la jeunesse, à nouveau!
Les oiseaux sont blottis, silencieux, sur leurs branches.
Le monde s’endort...
Il souffle une brise fraîche à l’ombre de mes pins.
Je suis là et j’attends un ami;
Je l’attends pour un dernier adieu.
J’ai tant envie, ami, à tes côtés
De jouir de la beauté de ce soir.
Où es-tu? Tu m’as laissé seul si longtemps!
J’erre ici et là, avec mon luth,
Sur des sentiers riches d’une herbe douce.
O beauté! O monde à jamais ivre d'amour et de vie!
(d’après Wang-Sei)
Il descendit de cheval et lui tendit le breuvage de l’adieu.
Il lui demanda où il irait
Et aussi pourquoi cela devait être.
Il parla, sa voix était voilée :
Toi, mon ami,
Sur cette terre, le bonheur ne m’a pas été donné!
Où je vais ? Je vais, j’erre dans les montagnes.
Je cherche le repos pour mon cœur solitaire.
Je vais vers mon pays, mon refuge.
Jamais je n’errerai plus au loin.
Calme est mon cœur et il attend son heure.
Partout, la terre bien-aimée
Fleurit au printemps et verdit à nouveau!
Partout et éternellement, les lointains bleuissent de lumière!
Eternellement... éternellement...

10/05/08 - 02:21

Encore un post très beau, et passionnant. Merci beaucoup.

10/05/08 - 07:16

Bravo pour ce texte beau et émouvant ! outre l'essai de présenter en perspective des paysages, ne faut-il pas y voir également les réminiscences du Paradis perdu, d'un Eden terrestre, pourtant réécrit ?

10/05/08 - 22:48

Le paysage comme thème de réflexion ? On apprécie aussi le lien qui est fait ainsi entre souvenirs lointains et lectures et impressions plus récentes et transcriptions de leurs propres perceptions par des artistes.

11/05/08 - 18:41

Merci à tous pour vos commentaires.

> Arpad : (Heureux d'avoir pu éclairer ta lanterne ;).
Si "Der Abschied", est bien le poème recherché par jeunehommeaubonnetrouge, merci pour le texte et la traduction. Ce chant est mon préféré de ce cycle de Mallher. La musique et cet "ewig" répété et chanté sur une même note longuement tenue évoquent bien ce que pourrait être le sentiment de l'éternité ...

>jeunehommeaubonnetrouge : oui,"und ewig blauen licht die Fernen!" c'est exactement l'impression que donne ce ciel vespéral qui borde l'horizon des collines dans le Triomphe de Battista Sforza.

>tontonzig : "réminiscences d'un Paradis perdu", certes, mais alors sans nostalgie : d'autres beautés m'attendaient, et je considère que ce qui m'advient comporte toujours matière plus "riche" ou plus "profonde" encore à découvrir que ce que j'ai déjà connu, et pu perdre ...

15/05/08 - 06:28

je voulais le dire aussi comme ce texte est beau, comme aussi il est empreint de cette même nostalgie que j'ai mantenant pour ces paysages de Meuse que j'ai passé des années - jusqu'à la fin de mon adolescence en fait - à ne pas regarder, pire maudire, ne comptait alos que Paris.

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13