SOUTINE, UN EBLOUISSEMENT II : DE QUELQUES NATURES MORTES
Quand je regarde une oeuvre de Soutine, je saisis qu'il peint avant tout avec toute sa force, ce qui passe par ses mains, - avec toute son intelligence, ce qu'il a retenu de sa formation à Vilnius, mais surtout avec ce bouillonnement émotif qu'ont laissé en lui les toiles contemplées au Louvre, comme les
Autoportraits de Rembrandt ou son
Bœuf écorché, ou
la Raie de Chardin.
Il peint avec ses tourments, - les souffrances physiques et les humiliations qu'il a subies durant son enfance dans le shtetl de Smilovitchi, - mais aussi avec cette violente énergie qui l'a aidé à surmonter le désespoir de ces moments, et la faim quand il arrive à Paris.
Il avait coupé les ponts avec son passé, il s'adonnait entièrement à la peinture. Et cette ardeur rougeoie comme de la braise dans toutes ses toiles.
Rien d'étonnant que le rouge embrase sa peinture : rouge de l'habit des
Grooms, de la soutane des
Enfants de Chœur, de la robe de certains modèles. Rouge aussi des tulipes ou des glaïeuls, ou des tomates qui se mêlent aux viscères de
la Raie .
C'est surtout le rouge du sang qui coule, celui des
tueries de toutes sortes, dont les animaux saignés peuvent être des métaphores, - ces
Carcasses de bœufs ou ces quartiers de moutons, ce lapin écorché dont la chair irise sur une serviette blanche, ces
Volailles pendues aux plumes ébouriffées, comme si les ailes s'agitaient dans une ultime convulsion, ou ce
Dindon déplumé, aux deux pattes raides recroquevillées, qui semble se balancer, pendu :
boucherie où l'être vivant a été mis à mort dans la violence.
Or si l'on regarde toutes ces chairs à vif, on reste ébloui par les rutilences de la peinture, ponctuations de rouge rubis, précieux filaments de vermillon, martelage de bleu de Prusse. Rien de décoratif dans tout cela : il s'agit pour Soutine de
rendre ce qu'il voit. La richesse de son expressionnisme vient de son exigence à rendre le réel d'abord, mais c'est sa contemplation et son émotivité qui
transfigurent toutes ces chairs mortes : leurs teintes s'embrasent, - deviennent flamboiements de pierres précieuses broyées, éclats de couleurs.
Comme si la fièvre et le travail acharné de l'artiste opéraient la
rédemption de tout ce carnage.
09/03/08 - 20:43
Merci !
feelstill