PICASSO ET LES MAÎTRES
Yo Picasso ! , 1901 ( 73.5 x 60.5) Collection particulière
Comme je l'ai dit dans mon article précédent, l'exposition
Picasso et les Maîtres au Grand-Palais à Paris, est magnifique. Elle montre un des génies de la peinture moderne, réputé d'abord pour son iconoclasme et pour cela longtemps contesté et raillé par le plus grand nombre, - confronté à d'autres génies réputés, eux, incontestables, et qui furent pour lui, d'une manière ou d'une autre, des maîtres.
Bien que la première salle soit consacrée à l'autoportrait, on y trouve un tableau figurant le père de Picasso, José Ruiz, exécuté dans un style très académique. (La légende dit que voyant très tôt le talent exceptionnel de son fils, il lui aurait donné ses pinceaux et aurait renoncé à la peinture). Et le père cède la place à ceux qui vont devenir pour Pablo Ruiz Picasso des pairs, - car celui-ci plus qu'il ne reçoit, prend et s'approprie certains caractères de la peinture du Greco, d'Ingres et d'autres pour devenir leur égal.
Ainsi voit-on cinq des autoportraits de Picasso parmi ceux d'Ingres, de Gauguin, Cézanne, Poussin, Goya, Rembrandt, Delacroix. A ceux-ci s'ajoute un tableau du Greco représentant son fils, mais qui longtemps passa pour un autoportrait. Le visiteur regarde, ébahi : une telle variété de styles, des desseins si différents : tant de majesté (Poussin), tant d'humanité (Rembrandt), tant de finesse (Gauguin), tant d'originalité (Cézanne) ! Et dans cette cour des grands, Picasso tient bien sa place, - souvent un peu effronté, et de façon diverse (attifé d'une perruque ou s'affirmant haut et fort
Yo Picasso ! ).
L'ensemble dégage une puissante harmonie.
Saint Martin et le Mendiant, 1597-1599 ( 193.5 x 103)
Washington, The National Gallery of Art
Garçon conduisant un cheval, 1905-1906 ( 220.6 x 131.2)
New York, The Museum of Modern Art
Dans la deuxième salle un tableau m'a tout particulièrement touché :
Garçon conduisant un cheval placé à côté du
Saint Martin et le Mendiant du Greco - deux grandes compositions verticales. Curieusement, la verticalité est plus sensible dans la toile du Greco, pourtant la plus petite. Cela est dû à une vision de la scène un peu en contre-plongée, que renforce la silhouette longiligne du mendiant, parallèle et juxtaposée aux trois jambes du cheval posées sur le sol. Dans ce tableau Le Greco montre l'extraordinaire compassion du cavalier assis sur sa haute monture. Son buste reste droit, sa tête penche à peine, mais ce sont ses yeux et son regard qui expriment puissamment la commisération, - le désir de partager son manteau pour en vêtir le mendiant nu et lui rendre une dignité sociale. L'échange des regards est émouvant et au-delà du geste de charité chrétienne, le peintre nous fait éprouver le sentiment d'humanité qui peut relier un être humain à un autre.
De sa composition Picasso ne retient que la noblesse du cheval et la figure nue. Le saint disparaît. De plus, alors que l'horizon est placé bas dans le tableau du Greco, exaltant la haute figure du saint et l'élévation de ses sentiments, - dans l'œuvre de Picasso, l'horizon est placé au niveau de l'encolure du cheval et de la tête du garçon, en sorte que celui-ci, dont la couleur est semblable à celle du sol, - des bruns légers et des ocres – comme immergé dans la terre, montre son enracinement dans la réalité. Le garçon ne sourit pas, son visage est maussade, empreint de cette tristesse dont sont marqués les personnages de la
période bleue, - tristesse qui exprime la misère des pauvres. Un peu dédaigneux comme s'il avait entrevu avec lucidité ce que sera pour lui le dur chemin de la vie, il marche droit devant lui, mais détourne la tête.
En fait Picasso reprend au Greco ce thème de l'humanité. Mais il n'y a plus de saint, il n'y a plus de valeurs transcendantes. Le garçon nu sait qu'aucun saint ne le vêtira, c'est pourquoi son regard tourné au loin est sans illusion.