J'écoute : Anouar Brahem, The Astounding Eyes of Rita
Je regarde : les visages, des peintures
Je lis : Les "Mémoires" de Saint Simon.
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : "Je ne cite pas"
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour jeudi 28 janvier 2010 à 18:50)

10/11/2008

10/11/08 - 19:08

PICASSO ET LES MAÎTRES





Yo Picasso ! , 1901 ( 73.5 x 60.5) Collection particulière




Comme je l'ai dit dans mon article précédent, l'exposition Picasso et les Maîtres au Grand-Palais à Paris, est magnifique. Elle montre un des génies de la peinture moderne, réputé d'abord pour son iconoclasme et pour cela longtemps contesté et raillé par le plus grand nombre, - confronté à d'autres génies réputés, eux, incontestables, et qui furent pour lui, d'une manière ou d'une autre, des maîtres.

Bien que la première salle soit consacrée à l'autoportrait, on y trouve un tableau figurant le père de Picasso, José Ruiz, exécuté dans un style très académique. (La légende dit que voyant très tôt le talent exceptionnel de son fils, il lui aurait donné ses pinceaux et aurait renoncé à la peinture). Et le père cède la place à ceux qui vont devenir pour Pablo Ruiz Picasso des pairs, - car celui-ci plus qu'il ne reçoit, prend et s'approprie certains caractères de la peinture du Greco, d'Ingres et d'autres pour devenir leur égal.

Ainsi voit-on cinq des autoportraits de Picasso parmi ceux d'Ingres, de Gauguin, Cézanne, Poussin, Goya, Rembrandt, Delacroix. A ceux-ci s'ajoute un tableau du Greco représentant son fils, mais qui longtemps passa pour un autoportrait. Le visiteur regarde, ébahi : une telle variété de styles, des desseins si différents : tant de majesté (Poussin), tant d'humanité (Rembrandt), tant de finesse (Gauguin), tant d'originalité (Cézanne) ! Et dans cette cour des grands, Picasso tient bien sa place, - souvent un peu effronté, et de façon diverse (attifé d'une perruque ou s'affirmant haut et fort Yo Picasso ! ).
L'ensemble dégage une puissante harmonie.






Saint Martin et le Mendiant, 1597-1599 ( 193.5 x 103)

Washington, The National Gallery of Art


Garçon conduisant un cheval, 1905-1906 ( 220.6 x 131.2)

New York, The Museum of Modern Art




Dans la deuxième salle un tableau m'a tout particulièrement touché : Garçon conduisant un cheval placé à côté du Saint Martin et le Mendiant du Greco - deux grandes compositions verticales. Curieusement, la verticalité est plus sensible dans la toile du Greco, pourtant la plus petite. Cela est dû à une vision de la scène un peu en contre-plongée, que renforce la silhouette longiligne du mendiant, parallèle et juxtaposée aux trois jambes du cheval posées sur le sol. Dans ce tableau Le Greco montre l'extraordinaire compassion du cavalier assis sur sa haute monture. Son buste reste droit, sa tête penche à peine, mais ce sont ses yeux et son regard qui expriment puissamment la commisération, - le désir de partager son manteau pour en vêtir le mendiant nu et lui rendre une dignité sociale. L'échange des regards est émouvant et au-delà du geste de charité chrétienne, le peintre nous fait éprouver le sentiment d'humanité qui peut relier un être humain à un autre.

De sa composition Picasso ne retient que la noblesse du cheval et la figure nue. Le saint disparaît. De plus, alors que l'horizon est placé bas dans le tableau du Greco, exaltant la haute figure du saint et l'élévation de ses sentiments, - dans l'œuvre de Picasso, l'horizon est placé au niveau de l'encolure du cheval et de la tête du garçon, en sorte que celui-ci, dont la couleur est semblable à celle du sol, - des bruns légers et des ocres – comme immergé dans la terre, montre son enracinement dans la réalité. Le garçon ne sourit pas, son visage est maussade, empreint de cette tristesse dont sont marqués les personnages de lapériode bleue, - tristesse qui exprime la misère des pauvres. Un peu dédaigneux comme s'il avait entrevu avec lucidité ce que sera pour lui le dur chemin de la vie, il marche droit devant lui, mais détourne la tête.

En fait Picasso reprend au Greco ce thème de l'humanité. Mais il n'y a plus de saint, il n'y a plus de valeurs transcendantes. Le garçon nu sait qu'aucun saint ne le vêtira, c'est pourquoi son regard tourné au loin est sans illusion.


01/11/2008

01/11/08 - 18:27

INTROMISSION







A l'exposition "Picasso et les maîtres" (qui est simplement magnifique, - on y reviendra) voyant des tableaux du Greco, je me suis rappelé l'Enterrement du Comte d'Orgaz dont un détail (pourtant central) m'a toujours intrigué et surpris.

On sait que le héros de la scène (qui s'était illustré par sa piété et ses nombreux actes de bienfaisance) - lors de ses funérailles aurait été porté en terre par deux Saints miraculeusement apparus, Saint Etienne et Saint Augustin.

Tous deux, revêtus de leurs somptueux habits sacerdotaux brochés d'or, se penchent sur le Comte en armure, le premier saisissant ses jambes, le second le prenant sous les bras.

La chape d'Augustin magnifiquement ornée au bord forme avec sa mitre une courbe que redresse dans son prolongement un visage de face presque droit (aux yeux baissés vers le mort), et qu'un autre visage juste à côté (yeux levés au ciel) infléchit en sens contraire, soulignant la contrecourbe que fait la draperie jaune d'un ange placé à l'entrée d'un étroit conduit débouchant sur le monde d'En-Haut - le Ciel.
Au milieu du tableau cette ample sinusoïde amène le regard au bras de l'ange, qui porte une forme protoplasmique, - sorte de fœtus opalescent figurant l'âme du Comte (on trouve cette représentation de l'âme d'un mort reçue par Dieu ou par le Christ dans les icônes de la Dormition de la Vierge et chez certains Primitifs italiens).

Or, ce qui étonne, c'est la venue au Ciel de ce fœtus : à l'inverse d'un obstétricien tirant l'enfant hors de la vulve maternelle, l'ange introduit le nouveau-né dans l'étroit boyau dont la représentation évoque un vagin, à la sortie duquel se trouve la main de la Vierge (qui prolonge ainsi le geste de l'ange) - tandis que symétriquement de l'autre côté Saint Jean-Baptiste, visage levé vers le Christ intercède en faveur du nouveau venu que la Vierge accueille.
Tout en haut le Christ, de son bras droit tendu lui désigne une place à sa droite.

Cette ascension de l'âme et son passage du monde terrestre au monde céleste use étonnamment de la métaphore de la naissance qui, figurée de façon réaliste, est en fait retournée - involution illustrant à la lettre la formule biblique du retour "au sein d'Abraham".





 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13

Il faut se réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude.
Montaigne, Essais, I, 38