J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

30/07/2008

30/07/08 - 17:55

TWORKI, UN ROMAN DE MAREK BIENCZYK








Un ami m'avait offert ce livre, accompagné d'une très gentille dédicace, comme nous nous étions retrouvés à Paris dans un café. J'avais été surpris et touché par le geste, d'autant plus qu'il était le traducteur de ce roman.

Mais je n'ai pas lu ce livre tout de suite, et j'avais une sorte de mauvaise conscience à contacter de nouveau cet ami sans pouvoir lui en parler. Cinq mois ont passé.

J'ai lu Tworki la semaine dernière. Il y avait longtemps que je n'avais éprouvé un tel bonheur de lecture. Ce roman est extraordinaire.

L'intrigue se déroule en Pologne à la fin de l'occupation de ce pays par l'Allemagne nazie, - dans un hôpital psychiatrique nommé Tworki, non loin de Varsovie.

Cet asile, dirigé par une administration allemande peu regardante quant à l'origine de son personnel, devient une sorte de refuge, où plusieurs personnages assez communs vont vivre des moments d'une rare intensité.

Le livre est bouleversant. Par ses phrases, par leurs rythmes, leurs mots, par son écriture très particulière en effet il nous fait éprouver les mouvements les plus intimes de la sensibilité des personnages.

La tragédie éclate dans les cinquante dernières pages, qui éclairent à rebours le sens du premier chapitre.

J'ai relu ces cinquante dernières pages, puis à nouveau le premier chapitre, - bouleversé par ce que vivent ces personnages, mais au-delà du livre, par ce qu'ont vécu tant d'individus dans le ghetto de Varsovie et au-dehors (je repense à l'admirable Pianiste de Polanski), et lors de l'insurrection de cette ville. Leur engagement à corps perdu est peu imaginable par ceux que nous sommes. Les pages qui l'évoquent m'ont fait pleurer.

La traduction, exceptionnelle, n'est pas étrangère à ces effets : le traducteur y fait véritablement œuvre d'écrivain, trouvant les inflexions propres à la langue française qui parviennent à rendre l'originalité et la mélodie de cette écriture (pour reprendre le mot qu'emploie Milan Kundera dans un article très intéressant sur ce livre lorsqu'il est sorti en 2006, - même si l'on peut regretter qu'il en dévoile trop l'intrigue).

J'ai fait part de mon enthousiasme à l'ami qui m'avait donné ce livre, et lui expliquais aussi pourquoi je ne l'avais pas recontacté.

Mais il ne m'a pas répondu.


11/07/2008

11/07/08 - 19:45

TROIS GRAVURES DE JACQUES DE BELLANGE




Le Musée Georges de La Tour de Vic sur Seille (Moselle) présente actuellement vingt des quarante gravures que nous connaissons de Jacques de Bellange, - artiste lorrain né avant 1575, mort en 1616 (soit de la génération précédant Georges de La Tour).

L'artiste a travaillé pour la cour du Duc de Lorraine à partir de 1602, produisant décors et tableaux, - mais est connu surtout pour ses gravures qui sont d'une extravagance et d'une virtuosité surprenantes.

Influencé par le maniérisme du Nord, il développe assez vite un style hors du commun, constitué d'une très grande habileté, d'une intelligence des formes originale, d'une ingéniosité bizarre, - qui parfois par ses excès n'est pas sans friser le ridicule, comme ce saint Jean (c. 28 x16), frêle silhouette tout enveloppée d'une ample draperie qui semble naître des épaules mêmes, aux yeux globuleux las, à l'air niais, et qu'on prendrait pour Sagan essayant un déshabillé Yves Saint Laurent, n'était le calice d'où surgit un petit serpent, qui l'identifie comme le Disciple bien-aimé.





Cependant, si Bellange est capable d'une telle œuvre, il est aussi l'auteur de ce saint Paul (c. 28 x16), dont la stature majestueuse est remarquable. Celui que les graveurs ont souvent ajouté aux apôtres en raison de son prosélytisme zélé est solidement campé, la main gauche tenant la poignée de sa gigantesque épée, symbole de l'Esprit, tandis que l'avant-bras repose sur une branche de la garde. L'autre bras ébauche quelque éloquente envolée. La jambe droite se lève amorçant un pas, et déhanchant tout le corps. Le visage levé, yeux au ciel, semble recevoir l'inspiration divine. Cette puissante figure reprend les traits majeurs de celle de Moïse.








Le Martyre de sainte Lucie (?) est l'une des plus grandes gravures (41.1 x 34.8, Paris, Collection particulière) de cet artiste. Le maniérisme de Bellange (qui reprend peut-être ici l'une de ses peintures) y est particulièrement sensible, - par la puissante diagonale qui part du bas à droite (soulignée par le bras tendu du soldat) et aboutit à la statue païenne de Diane chasseresse, en passant par la martyre, dont la tête se renverse, un poignard planté dans la gorge, par la profusion tumultueuse des personnages et le goût marqué du détail pittoresque.

Ainsi les quatre figures tronquées de soldats au premier plan, - dont on ne voit que la tête, ou le buste, ou le tronc, dans des attitudes variées et toujours contorsionnées impulsent une puissante dynamique à la composition, contrastant avec un groupe de figures féminines compatissantes plus haut à gauche. Repoussée au second plan, la scène du martyre est située théâtralement en haut d'un escalier que gravit un soldat vu de dos, la main gauche sur la hanche, l'autre désignant la jeune femme suppliciée. On pourrait trouver provocante la superbe paire de fesses que "découvre" une "culotte" de bandes de cuir, portée à la manière des jeunes gens d'aujourd'hui. Ces fesses (comme ses mollets musclés) ne sont pas nues mais habillées de chausses, très moulantes certes. Le soldat porte aussi un mascaron entre les épaules, ornement figurant un grotesque ou une tête de lion que l'on retrouve fréquemment chez Bellange, sur les cuirasses (comme celles des soldats du premier plan) voire sur les guêtres des soldats.

Comme souvent, un personnage âgé, à proximité du sujet central, yeux baissés semble méditer, passant les doigts dans sa longue barbe (motif que l'on retrouvera dans le Moïse de Michel Ange). A droite de la statue de Diane s'ouvre un paysage connotant une ville du bassin méditerranéen, ici peut-être Syracuse où se déroule le martyre. Le lieu paraît vide, offrant au regard une plage claire contrastant avec la foule tumultueuse de la scène.


03/07/2008

03/07/08 - 18:22

VALSE AVEC BACHIR , d'Ari Folman.




Dans une lumière de crépuscule, des molosses de plus en plus nombreux foncent, babines retroussées sur leurs crocs, bousculant sur leur passage des tables de café ou des chaises qu'ils renversent. Ils foncent, effrayants.







C'est le cauchemar récurrent qu'un ancien soldat de la première guerre du Liban raconte à un camarade, Ari, le narrateur. Celui-ci se rend compte qu'il a presque tout oublié de son passé de soldat.

Il décidera de contacter d'anciens compagnons d'arme pour qu'ils lui racontent ce qu'ils ont vécu, et qu'il puisse reconstituer ce passé.

Ainsi le film est une sorte d'enquête dont le nœud est les massacres de Sabra et Chatila, - accomplis par les phalangistes chrétiens dans des camps de réfugiés palestiniens, avec le silence complice des autorités israéliennes. Ari (qui n'est autre que le réalisateur) se demande s'il était présent à Sabra et Chatila.

Je ne croyais pas que je pourrais être touché à ce point par les visages, les expressions, les gestes de personnages dessinés et animés (en particulier par leurs mouvements d'yeux). Le dessin semble ne retenir que l'essentiel des êtres, et curieusement leur donne une présence très vive.

L'évocation des lieux est également impressionnante : que ce soit Beyrouth et ses immeubles, la mer, ou la campagne. Là aussi le dessin animé parvient à procurer des sensations plus fortes qu'une caméra filmant la réalité, - presque oniriques.

Ce que les reportages ou d'autres films ont pu banaliser par leur "réalisme", le dessin animé le renouvelle, procurant au spectateur une perception plus intense des horreurs de la guerre : le char qui roule par les rues vides, agrippant et écrasant les voitures ou ébréchant les murs quand il doit tourner, vu d'en haut devient l'image de cette toute-puissance destructrice inéluctable.







Une scène revient plusieurs fois : dans l'eau trois garçons, nus, leurs armes à la main, avancent lentement vers le rivage barré d'une falaise d'immeubles modernes : Beyrouth. Ils semblent débarquer, mais leur maigreur, leur nudité et leur vague anxiété dénient tout héroïsme guerrier et font d'eux les figures fragiles d'hommes paumés, impuissants dans cette entreprise de déshumanisation qu'est toute guerre.






 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13