J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

27/04/2008

27/04/08 - 18:48

MALICIEUSE LOUISE BOURGEOIS







Louise Bourgeois, c'est d'abord une photo magnifique de Robert Mapplethorpe la montrant tenant sous son bras un énorme phallus, - qu'elle a baptisé Fillette (disant ainsi sa tendresse espiègle pour la chose) avec, sur son visage tout ridé de vieille dame, un malicieux sourire de gamine qui vient de faire une bonne farce.

Lorsque avant de voir l'exposition, à Beaubourg, je me suis arrêté pour regarder la vidéo de Camille Guichard avec Bernard Marcadé et Jerry Gorovoy (1993), j'ai tout de suite retrouvé cette malice de Louise Bourgeois, - composé d'intelligence, de lucidité, d'humour et de drôlerie … Et j'ai souvent ri à ce qu'elle racontait de son roman familial , ou disait de sa propre création.

L'exposition est d'une surprenante diversité. Dessins, peintures, sculptures (de bois, plâtre, marbre, bronze, tissu), installations renouvellent sans cesse notre intérêt. Les totems des années 50 (qui évoquent Brancusi) sont des personnages-fétiches qu'elle crée pour exorciser sa nostalgie d'exilée (elle part aux Etats-Unis où elle s'installe, en 1938), re-présentant ainsi (les faisant à nouveau présents) ses proches absents. A l'intérieur de ces étranges espaces clos que sont les Cells des années 90, elle met en scène symboliquement des lieux et des souvenirs de son enfance.







Parmi les poupées en textile (tissu éponge rose ou bleu, morceaux de tapisseries anciennes (rappelant l'atelier de restauration que possédait son père boulevard Saint Germain)), Three Horizontals (1998, 134.6 x 182.9 x 91.4) est certainement l'une de ses œuvres les plus impressionnantes : sur une sorte de présentoir métallique à trois niveaux, sont allongés trois corps mutilés sans bras, et pour le plus petit, difforme et sans tête. L'enveloppe corporelle constituée de pièces de tissu rose réunies par des coutures externes (qui évoquent d'innombrables cicatrices) laisse voir ça et là le rembourrage, comme si le tissu était déchiré ou la couture défaite - sortes de blessures mal refermées. Œuvre poignante qui parle de la misère physique, - autrement plus réelle, inventive et libre que toutes ces images aliénantes sur papier glacé qui exaltent la prétendue beauté de corps formatés.

La puissance de l'œuvre de Louise Bourgeois tient à son enracinement profond dans sa vie et dans son inconscient : pour cette artiste en effet, chaque œuvre naît de l'effort à extérioriser et à concrétiser une souffrance vécue, qui de cette façon sera apaisée ou plutôt comme elle dit elle-même réparée.

C'est pourquoi chaque œuvre touche le spectateur en le troublant par son caractère de nécessité intérieure : cette masse qui prend forme étrangement et dérange un peu d'abord est un symptôme mais élucidé, et réincorporé dans une matière concrète, - résolu dans ce qu'on ne peut pas ne pas appeler de l'art.





Le lendemain, passant par les Tuileries, j'ai reconnu de loin la gigantesque araignée qui sur ses hautes pattes fines semblait arpenter les pelouses. Silhouette impressionnante, - mais en rien menaçante, que Louise Bourgeois a nommée Maman !!! " Ma meilleure amie, dit-elle en effet, était ma mère, elle était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable, indispensable qu'une araignée."





Retournement d'un cliché : l'araignée sournoise et venimeuse devient forme d'une fabuleuse élégance (celle de ces éléphants daliniens délirants montés sur de hautes pattes d'insecte) - immense et protectrice.



16/04/2008

16/04/08 - 18:01

LIRE ROLAND BARTHES N'EST PAS TRISTE (SUITE)







Deux ou trois raisons pour lesquelles j'ai publié avant-hier ces fragments d'Incidents :

Dans celui-ci : " Selam, vétéran de Tanger, s'esclaffe parce qu'il a rencontré trois Italiens qui lui ont fait perdre son temps : "Ils croyaient que j'étais féminine !" "
: l'attribut "féminine " du sujet " je" désignant Selam m'avait fait éclaté de rire, comme, plus loin, la parenthèse " (Mohammed Gymnastique) ".

Tout ce passage " Cependant que le petit Mohammed me récite des vers qu'il vient de composer (à moins que ce ne soit du Sully Prudhomme), je pense fortement en moi-même qu'il est très heureux que je l'aie rencontré, car je vais lui demander d'aller m'acheter une livre de tomates chez l'épicier voisin. " est délicieux, surtout " je pense fortement en moi-même qu'il est très heureux que je l'aie rencontré," - et, vu la situation poétique , la surprenante et si cocasse raison de ce bonheur : " car je vais lui demander d'aller m'acheter une livre de tomates chez l'épicier voisin ".

Cela dit, mon fragment préféré reste le suivant : " A Ito, en face d'un paysage très vaste et très noble, l'un de nous donne par plaisanterie (combien soulignée) une image de femme nue (d'un Play Boy quelconque) au jeune Moha, vendeur de pierres : sourire, réserve, sérieux, distance du garçon : c'est lui qui maîtrise une scène d'abord destinée à l'abêtir ; l'hystérie de l'autre reste là : en quenouille." : s'y révèlent toute la sensibilité, le discernement, la délicatesse de cet écrivain, - toute son humanité, inséparable d'une grande intelligence aiguë.
Et d'un autre côté (opposée à la dignité du garçon), la bêtise épaisse et la lourdeur du plaisantin.



14/04/2008

14/04/08 - 17:31

LIRE ROLAND BARTHES N'EST PAS TRISTE




La preuve :

"[…]

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Recherche vaine d'une djellaba bleue. Remarque de Siri : il n'y a pas de moutons bleus.


o



Mustapha est amoureux de sa casquette :"Ma casquette, je l'aime." Il ne veut pas la quitter pour faire l'amour.


o

[…]
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Selam, vétéran de Tanger, s'esclaffe parce qu'il a rencontré trois Italiens qui lui ont fait perdre son temps : "Ils croyaient que j'étais féminine !"


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[…]
o



Driss A. ne sait pas que le foutre s'appelle du foutre ; il l'appelle de la merde : "Attention, la merde va sortir" : rien de plus traumatisant.
Un autre Slaoui (Mohammed Gymnastique) dit sèchement et exactement : éjaculer : "Attention, je vais éjaculer."


o



Descendant l'escalier, je donne à un Mustafa (charmant, rayonnant, ardent, honnête) des sandales à porter, le temps de prendre ma clef ("Tiens-moi ça"). Je constate ensuite qu'il les a gardées (suppression du prêt).


o

[…]
o



Cependant que le petit Mohammed me récite des vers qu'il vient de composer (à moins que ce ne soit du Sully Prudhomme), je pense fortement en moi-même qu'il est très heureux que je l'aie rencontré, car je vais lui demander d'aller m'acheter une livre de tomates chez l'épicier voisin.


o

[…]
o



A Ito, en face d'un paysage très vaste et très noble, l'un de nous donne par plaisanterie (combien soulignée) une image de femme nue (d'un Play Boy quelconque) au jeune Moha, vendeur de pierres : sourire, réserve, sérieux, distance du garçon : c'est lui qui maîtrise une scène d'abord destinée à l'abêtir ; l'hystérie de l'autre reste là : en quenouille .


o

[…]
o



Au-dessus de la porte, dans le ciment, le maçon Ahmed Midace a gravé ces mots en grandes lettres maladroites : CUISINE PAR FORCE. Le père ne voulait pas de cette cuisine ajoutée, la mère la voulait.


o

[…]"
1969

Incidents , 1987




 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13