J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

31/03/2008

31/03/08 - 18:14

SOUTINE, UN EBLOUISSEMENT III : DE QUELQUES PAYSAGES





Paysage , c.1922-23 (92 x 35) Paris, Musée de l'Orangerie



Comme si l'invisible embrasement des forces telluriques embrassait arbres et maisons, emportait le paysage dans un énorme tourbillon, plaquant les rares passants sur le sol et les aplatissant.

Les arbres semblent s'affoler, les maisons s'effrayer, les montagnes bondir.





Paysage à Cagnes, c.1922-23 (55.2 x 38.1) Collection privée






Vue de Cagnes, c.1922-23 (60.5 x 72.5) Musée des Beaux-Arts, La Chaux de Fonds, Suisse




09/03/2008

09/03/08 - 19:39

SOUTINE, UN EBLOUISSEMENT II : DE QUELQUES NATURES MORTES







Quand je regarde une oeuvre de Soutine, je saisis qu'il peint avant tout avec toute sa force, ce qui passe par ses mains, - avec toute son intelligence, ce qu'il a retenu de sa formation à Vilnius, mais surtout avec ce bouillonnement émotif qu'ont laissé en lui les toiles contemplées au Louvre, comme les Autoportraits de Rembrandt ou son Bœuf écorché, ou la Raie de Chardin.

Il peint avec ses tourments, - les souffrances physiques et les humiliations qu'il a subies durant son enfance dans le shtetl de Smilovitchi, - mais aussi avec cette violente énergie qui l'a aidé à surmonter le désespoir de ces moments, et la faim quand il arrive à Paris.

Il avait coupé les ponts avec son passé, il s'adonnait entièrement à la peinture. Et cette ardeur rougeoie comme de la braise dans toutes ses toiles.

Rien d'étonnant que le rouge embrase sa peinture : rouge de l'habit des Grooms, de la soutane des Enfants de Chœur, de la robe de certains modèles. Rouge aussi des tulipes ou des glaïeuls, ou des tomates qui se mêlent aux viscères de la Raie .






C'est surtout le rouge du sang qui coule, celui des tueries de toutes sortes, dont les animaux saignés peuvent être des métaphores, - ces Carcasses de bœufs ou ces quartiers de moutons, ce lapin écorché dont la chair irise sur une serviette blanche, ces Volailles pendues aux plumes ébouriffées, comme si les ailes s'agitaient dans une ultime convulsion, ou ce Dindon déplumé, aux deux pattes raides recroquevillées, qui semble se balancer, pendu : boucherie où l'être vivant a été mis à mort dans la violence.






Or si l'on regarde toutes ces chairs à vif, on reste ébloui par les rutilences de la peinture, ponctuations de rouge rubis, précieux filaments de vermillon, martelage de bleu de Prusse. Rien de décoratif dans tout cela : il s'agit pour Soutine de rendre ce qu'il voit. La richesse de son expressionnisme vient de son exigence à rendre le réel d'abord, mais c'est sa contemplation et son émotivité qui transfigurent toutes ces chairs mortes : leurs teintes s'embrasent, - deviennent flamboiements de pierres précieuses broyées, éclats de couleurs.





Comme si la fièvre et le travail acharné de l'artiste opéraient la rédemption de tout ce carnage.


02/03/2008

02/03/08 - 19:08

SOUTINE, UN EBLOUISSEMENT I : DE QUELQUES PORTRAITS



On voit tout de suite que Soutine est un peintre visionnaire, comme Rembrandt, Van Gogh, ou Bacon : il sait voir, et sa vision s'exprime dans la peinture avec toute sa puissance intérieure.

Ce qui frappe, c'est la force des couleurs, leur raffinement, les rapports complexes qu'elles ont entre elles, et qui créent des tonalités uniques (c'est pourquoi les reproductions photographiques des tableaux de Soutine, hélas, n'ont pas grand-chose à voir avec la réalité de sa peinture).

Sa touche est d'une liberté absolue et d'une intelligence surprenante dans la saisie du réel, qu'il peigne les objets d'une nature morte, un lapin dépouillé, l'air agité d'un paysage.

Mais c'est sûrement dans la représentation de la figure humaine que son génie éclate. Dans l'Autoportrait au rideau (c. 1917, 72.5 x 53.5, Collection privée) on reste effaré devant la subtilité des touches colorées et leur précise répartition (rappelant Cézanne) qui construisent ce visage au regard de bête traquée.

Dans La Folle (c. 1919, 87 x 65.1, Collection privée) le corps de la femme semble se recroqueviller sur un concentré de bleus somptueux figurant sa robe et reliant son visage poignant (fait de fines petites touches de couleurs claires qui animent ses traits) aux deux mains naïvement posées sur les genoux.





La diversité créatrice de Soutine se manifeste dans un autre portrait de la même année, La Femme en vert (c. 1919, 73 x 54, Collection privée) en total contraste avec le précédent : l'artiste y saisit l'élégance, l'aisance de cette femme au vêtement moderne, sorte de pull à col ouvert et à la chevelure libre sous un petit chapeau noir. Comme pour les autres portraits, le fond est neutre, mais superbement travaillé de couleurs et de touches contrastées : à gauche des rouge-brun, à droite du vert réchauffé d'ocres.





Autant par l'empathie que par l'intelligence, Soutine saisit immédiatement la personnalité du sujet qu'il peint, - et la traduit avec l'éclat de ses couleurs et, tout comme Rembrandt, avec la vigueur de sa touche.

Bacon (qui avait une grande admiration pour Soutine) procédera assez semblablement dans ses portraits : c'est par la matière picturale, par le geste plus ou moins nerveux qui l'applique sur la toile, - c'est par la touche de son pinceau que l'artiste atteint à l'individualité du sujet et peut en donner une image.

On aperçoit la parenté de Bacon avec Soutine tout particulièrement dans Grotesque (c. 1922-23, 81 x 45, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris) - un autoportrait bouleversant. J'ignore si le titre est de Soutine. Si c'était le cas, il exprimerait une autodérision qui ne me semble pas correspondre au tableau : certes, nulle complaisance dans ce nez énorme et cette lèvre inférieure proéminente. Pourtant, à y regarder de près, ce portrait n'a rien de caricatural : il s'en dégage une grande énergie. Sa mise en page est dynamique : le corps de côté semble pivoter, la tête se tournant aux trois quarts. Quant au visage, fermement structuré (les touches sont vigoureuses, les couleurs criantes) il exprime un regard tragique porté sur sa condition d'être humain, que transfigure sa force créatrice.





 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13