SUR 4 AUTOPORTRAITS DE COURBET (III)
Portrait de l'artiste dit Le Désespéré (45 x 54, Collection privée)
1
Dans son miroir, que voit-il, qui l'épouvante à ce point ? Quoi de si terrible qu'il n'en croit pas ses yeux ?
Le coude levé, la main droite prend la tête, tandis que l'autre dont les doigts agrippent les cheveux, recule d'effroi. Les yeux, grands ouverts, sont effarés.
Une lumière crue éclaire théâtralement la partie gauche du front, le bras levé, la chemise blanche.
De quoi donc s'est-il aperçu ?
2
Courbet a repris ce visage empreint de stupeur dans
Le Fou de peur (1848 ?, 60.5 x 50.5, Oslo, Nasjonalmuseet), tableau inachevé où l'artiste s'est représenté
sautant le pas : sa décision prise, il se jette dans le vide que montre sa main droite tendue en avant …
Vers 1848, il semble que le peintre ait voulu représenter le suicide d'un artiste, comme l'avait déjà fait avant lui Alexandre-Gabriel Decamps, par exemple.
Probablement pour évoquer et mettre en scène un moment décisif de sa vie, - où il doit regarder en face ce à quoi l'ont conduit les idéaux du romantisme dont il est tout imprégné.
Ainsi peint-il une sorte "d'allégorie réelle" où "un jeune peintre, l'esprit exalté par ses lectures, plongé dans les affres trompeuses d'une sentimentalité exacerbée, renie le monde réel, et lui tournant le dos, se précipite dans la mort, drapé de ses oripeaux romantiques." (Sylvain Amic, Gustave Courbet [Catalogue de l'exposition, 2007]).
3
Au-delà de ce qui relève de l'histoire de l'art, je constate que
Le fou de peur est un tableau inachevé, probablement réalisé après une première composition semblable - où au fond du précipice se dressait une allégorie de la Mort sous les traits convenus d'un squelette, composition que la radiographie a découverte sous
Les Baigneuses (!). Donc une œuvre abandonnée aussi (probablement pour son caractère trop romantique) …
Courbet n'a pu trouver une forme satisfaisante à son désir de représenter le suicide : cette voie était une impasse. Il l'a abandonnée …
Mais reste le portrait stupéfiant du
Désespéré , qui lui, est une réussite.
4
Egalement, cinq ans avant de mourir, il peindra des
Truites capturées et blessées par un hameçon, - qui agonisent sur des pierres, palpitantes. La matière picturale est extraordinaire : la chair luisante et mouchetée des poissons semble faite d'un semis de pierres précieuses broyées … Dans la version de Zürich, en bas à gauche juste après sa signature, il écrira en rouge sang :
In vinculis faciebat (Courbet faisait cette truite dans les chaînes) rappelant son incarcération à Sainte Pélagie après la Commune. Evoquant par cette métaphore sa souffrance de captif et de persécuté, le peintre atteint là l'un des sommets de son art.
Autre image, cette fois d'ordre symbolique, de sa confrontation avec le désespoir et la mort.
Image autrement poignante.
21/12/07 - 22:36
Génial !
marguerite-deraille