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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

18/06/2007

18/06/07 - 21:42

PARLER DE SOI AUTREMENT (LA VUE DE DELFT)






1


Pourquoi cette peinture vous laisse-t-elle rêveur,

captivé par tant de quiétude ?

Sur l’autre rive d’un canal où se reflète son profil ombreux, s’étend une ville derrière ses remparts et ses deux portes fortifiées.

Aucun événement ne trouble la paix du lieu, pourtant habité : à gauche en bas on voit de petits personnages arrêtés, qui bavardent tranquillement auprès d’un coche d’eau amarré. D’autres en face, minuscules, semblent sortir de la porte de Schiedam, celle qui, presque au milieu, est surmontée d’un clocheton.

A gauche au-dessus du rempart s’étendent des toits de tuiles rouge sombre, qu’interrompent pignons et chiens-assis. Près d’une tour étroite, on distingue à peine les tourelles de l’Oude Kerk, - la Vieille église.

Mais à droite de la porte de Schiedam et derrière des arbres, les toits des maisons semblent soudain ensoleillées : dans le ciel le passage des nuages, plus ou moins volumineux, par intermittence, cache et découvre l’éclat du soleil.

C’est peut-être déjà ces fugitives éclaircies - illuminant les toits qui passent d’un rouge sombre à un jaune orangé (et même la tour de la Neuwe Kerk, la Nouvelle église, qui derrière un grand marronnier se dresse, sculptée dans la lumière, et d’autres toits plus à droite ainsi qu’un mur sont presque jaunes) - c’est peut-être déjà cet instant captif d’éphémère et mouvante clarté qui vous touche.

Et vous aimeriez flâner le long de ces remparts, au bord de ce canal, - où tout à droite sont amarrés au quai deux bateaux, deux harenguiers - leurs coques sombres étincelant de minuscules points lumineux.
Ou bien franchir le pont de pierre à l’arche unique, là où quelques arbres (peut-être des tilleuls) intensifient la fraîcheur de l’endroit.
Puis, après avoir traversé l’humide obscurité de la porte de Schiedam, déboucher sur le quai.


2


Vermeer a certainement utilisé la camera oscura pour concevoir la perspective de ce lieu. Pourtant, des vues de l’époque montrent qu’en réalité la porte de Rotterdam et son pont-levis à droite avançaient davantage dans l’eau. En les déplaçant sur le côté, Vermeer en a exagéré l’alignement pour en faire une frise harmonieuse.
C’est pourquoi il allonge et aplatit le pont, diminue la Oude Kerk, élargit la Neuwe Kerk.

Il agrandit aussi à gauche dans le canal le reflet des bâtiments et des remparts, étire vers le bas celui de la porte de Schiedam, et davantage celui de la porte de Rotterdam et de ses tourelles, les reliant au premier plan du tableau pour asseoir plus solidement le profil de la ville.

Le peintre donc modifie les données naturelles de la camera oscura pour les soumettre à son dessein artistique : il veut ainsi renforcer l’impression de calme sérénité du lieu.

Pour Vermeer, la vue de Delft est finalement une affaire de vision.


3


Ces lourds nuages sombres en haut qu’on sait se déplacer lentement, et, en contraste, les nues éparses et plus claires au-dessous entre lesquelles on voit un peu de ciel bleu, - en variant l’intensité lumineuse des surfaces, toits et murs, paraissent rendre plus sensible le passage du temps. Mais par son art le peintre arrache au temps cet instant lumineux, en abolit la contingence, - le transforme en fragment d’éternité.

C’est pour cela que le fameux petit pan de mur jaune tout ensoleillé, qui devient pour l’écrivain Bergotte dans la Recherche l’emblème du caractère absolu de l’œuvre d’art, - on le cherche si avidement, on désire tellement le reconnaître, - or du temps qu’aurait formulé l’alchimie de l’art avec cet éphémère instant.

Cependant la quiétude et la mystérieuse beauté de cette Vue vous retiennent,

captivé.


commentaires

18/06/07 - 22:04

Oui... enfin, c'est surtout superbe, tout simplement.

18/06/07 - 22:56


Ces tableaux de Vermeer me donnent plus qu'aucun autre la sensation du silence. C'est idiot à dire, la peinture est censée être muette, mais j'associe vraiment cette qualité de lumière au silence, surtout dans les figures à la fenêtre.

18/06/07 - 23:28

Oui, cette qualité de lumière y est comme la métaphore du silence.

19/06/07 - 12:03

Une métaphore du silence... ou du catholicisme, n'est-ce pas, cher Apax ?
Ah ! faire, un jour, le voyage à La Haye...

19/06/07 - 16:14

La lumière y est aussi le véhicule de la représentation : elle rend le monde visible, et chez Vermeer elle incarne cette notion, comme le perspective, les points de fuite et les métaphores que sont les tableaux, miroirs et cartes murales... dans la liseuse de Dresde, elle nous permet de voir cette jeune femme, elle autorise son reflet fugace dans la vitre, et elle permet à la protagoniste de lire. Ce monde nous est rendu visible, comme le fenêtre, et le rideau vert en trompe-l'oeil est là pour nous le rappeller.... en revanche le monde extérieur nous est jamais montré, à l'exception de la Ruelle et de cette sublime vue de Delft, que l'on sait aujourd'hui avoir été peinte de la fenêtre d'un bâtiment réel.

19/06/07 - 16:27

vue de Delft par Turner....

19/06/07 - 16:27

white over grey-blue, par Rothko ...

19/06/07 - 16:49

> atopia
Oui, et j'y retournerais volontiers ...

>
Excellent recyclage, jeanbroc, et drolatique !

26/06/07 - 06:09

mon blog a subi un "lavage" en profondeur si important que ton mail comme peut-être ton adresse se sont...pfttt envolées mais sache cependant que ton courrier m'est bien parvenu.

je suis agréablement surpris d'apprendre, grâce à toi, que Bastien-Lepage est exposé à Verdun car nous n'avons pas vu le voir à paris étant arrivés trois jours avant l'ouverture. Nous irons ou peut-être moi seul car Jacky en fin août sera probablement et déjà très pris.

l'endroit n'est sans doute pas à davantage de "commentaires" et je laisse aux soins d'un autre mail ou courrier l'occasion de ne pas se perdre de vue.

je t'embrasse.

patrick

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13