PARLER DE SOI AUTREMENT (LA VUE DE DELFT)
1
Pourquoi cette peinture vous laisse-t-elle rêveur,
captivé par tant de quiétude ?
Sur l’autre rive d’un canal où se reflète son profil ombreux, s’étend une ville derrière ses remparts et ses deux portes fortifiées.
Aucun événement ne trouble la paix du lieu, pourtant habité : à gauche en bas on voit de petits personnages arrêtés, qui bavardent tranquillement auprès d’un coche d’eau amarré. D’autres en face, minuscules, semblent sortir de la porte de Schiedam, celle qui, presque au milieu, est surmontée d’un clocheton.
A gauche au-dessus du rempart s’étendent des toits de tuiles rouge sombre, qu’interrompent pignons et chiens-assis. Près d’une tour étroite, on distingue à peine les tourelles de l’Oude Kerk, - la Vieille église.
Mais à droite de la porte de Schiedam et derrière des arbres, les toits des maisons semblent soudain ensoleillées : dans le ciel le passage des nuages, plus ou moins volumineux, par intermittence, cache et découvre l’éclat du soleil.
C’est peut-être déjà ces fugitives éclaircies - illuminant les toits qui passent d’un rouge sombre à un jaune orangé (et même la tour de la Neuwe Kerk, la Nouvelle église, qui derrière un grand marronnier se dresse, sculptée dans la lumière, et d’autres toits plus à droite ainsi qu’un mur sont presque jaunes) - c’est peut-être déjà cet instant captif d’éphémère et mouvante clarté qui vous touche.
Et vous aimeriez flâner le long de ces remparts, au bord de ce canal, - où tout à droite sont amarrés au quai deux bateaux, deux harenguiers - leurs coques sombres étincelant de minuscules points lumineux.
Ou bien franchir le pont de pierre à l’arche unique, là où quelques arbres (peut-être des tilleuls) intensifient la fraîcheur de l’endroit.
Puis, après avoir traversé l’humide obscurité de la porte de Schiedam, déboucher sur le quai.
2
Vermeer a certainement utilisé la
camera oscura pour concevoir la perspective de ce lieu. Pourtant, des vues de l’époque montrent qu’en réalité la porte de Rotterdam et son pont-levis à droite avançaient davantage dans l’eau. En les déplaçant sur le côté, Vermeer en a exagéré l’alignement pour en faire une frise harmonieuse.
C’est pourquoi il allonge et aplatit le pont, diminue la Oude Kerk, élargit la Neuwe Kerk.
Il agrandit aussi à gauche dans le canal le reflet des bâtiments et des remparts, étire vers le bas celui de la porte de Schiedam, et davantage celui de la porte de Rotterdam et de ses tourelles, les reliant au premier plan du tableau pour asseoir plus solidement le profil de la ville.
Le peintre donc modifie les données
naturelles de la
camera oscura pour les soumettre à son
dessein artistique : il veut ainsi renforcer l’impression de calme sérénité du lieu.
Pour Vermeer, la
vue de Delft est finalement une affaire de
vision.
3
Ces lourds nuages sombres en haut qu’on sait se déplacer lentement, et, en contraste, les nues éparses et plus claires au-dessous entre lesquelles on voit un peu de ciel bleu, - en variant l’intensité lumineuse des surfaces, toits et murs, paraissent rendre plus sensible le passage du temps. Mais par son art le peintre arrache au temps cet instant lumineux, en abolit la contingence, - le transforme en fragment d’
éternité.
C’est pour cela que le fameux
petit pan de mur jaune tout ensoleillé, qui devient pour l’écrivain Bergotte dans la
Recherche l’emblème du caractère absolu de l’œuvre d’art, - on le cherche si avidement, on désire tellement le reconnaître, -
or du temps qu’aurait formulé l’alchimie de l’art avec cet éphémère instant.
Cependant la quiétude et la mystérieuse beauté de cette Vue vous retiennent,
captivé.
18/06/07 - 22:04
Oui... enfin, c'est surtout superbe, tout simplement.
selfmade