FRANCIS BACON : LES TRIPTYQUES (III 3)
Le Triptyque inspiré de l’Orestie d’Eschyle, (1981, Astrup Fearnley Collection, Oslo), l’un des derniers grands triptyques de Bacon, reprend formellement le motif de la crucifixion en le transposant dans le monde de la tragédie grecque, comme l’indique le titre.

Le Tragique s’y trouve exalté dans le panneau central, où, sur un mur vert très pale se découpe une large bande verticale cramoisie dont la couleur évoque évidemment le sang mais aussi la pourpre royale, en l’occurrence la royauté d’Agamemnon. Cette bande recouvre aussi une première estrade placée sur une seconde un peu plus large. Là-dessus se trouve assemblé un dispositif orthogonal sur lequel trône une Figure (reprise du Triptyque 1976, qui évoquait Prométhée assailli par des vautours) - corps dont on reconnaît la jambe gauche et dont le haut du buste rappelle une croupe. La Figure semble se pencher vers l’avant, au-dessus d’un plat rond ou un miroir concave dans lequel elle se reflèterait. On discerne aussi, de travers, une épine dorsale devant une cavité rougeoyante à l’emplacement du cœur. Un caillot de sang paraît être craché …
On pense donc à Prométhée. Dans une autre tragédie d’Eschyle, ce dieu, puni pour avoir apporté le feu aux hommes, est enchaîné sur un rocher, avant qu’un aigle lui dévore le foie sans cesse renaissant.
On pense surtout au Roi Agamemnon, à qui son épouse Clytemnestre ne pardonnera pas d’avoir sacrifié leur fille Iphigénie pour que la flotte grecque puisse démarrer et partir vers Troie. C’est pourquoi Clytemnestre, à son retour massacre à coups de hache Agamemnon. C’est la tragédie des Atrides, où le sang versé appelle la vengeance, puisque à son tour, Oreste, pour venger son père tue sa mère.
L’image de Bacon, suggère un meurtre sacralisé, un sacrifice, un supplice, - et montre, exhibée, la chair meurtrie de l’homme.
A gauche comme à droite, sur le prolongement du mur vert très pale, s’ouvre symétriquement sur le vide obscur une porte à bouton doré. Devant celle-ci toujours symétriquement, s’agencent les arêtes d’une cage en verre dont l’avant serait courbe.
A gauche, sur l’arête supérieure, est suspendue l’Erinye, - sorte de monstrueux poulpe à deux petites pattes parallèles, avec un long aiguillon fiché à l’arrière de la tête et portant une plaie sanglante d’où gicle un épais filet de sang - incarnation du meurtre d’Agamemnon. En dessous, et de derrière la porte (selon la logique du rêve) se répand et s’efface en même temps un sang noirâtre …
Le sang versé appelle la Vengeance, - l’Erinye, celle qui tourmente et torture de son remords les criminels.
A droite, dans la cage en verre, semble pivoter à la charnière de la porte la forme aux muscles saillants d’un corps masculin, dont les bras atrophiés rappellent les deux petites pattes parallèles du monstre à gauche. Le corps se prolonge sur le sol par un double écoulement rosâtre qui se confond vers l’avant.
L’image est mystérieuse, un corps d’homme sans tête aux bras atrophiés … Peut-être s’agit-il de l’Erinye qui s’est métamorphosée en Euménide, c'est-à-dire en divinité Bienveillante, principe supérieur selon lequel désormais le criminel n’est plus châtié immédiatement par la Vengeance, mais est jugé en conscience et sereinement par un tribunal humain.