06/02/2007PARLER DE SOI
1
Je ne parle pas facilement de moi.
Il m’arrive de le faire, et volontiers, mais le départ est difficile, - embarrassé que je suis par une exigence double et contradictoire : autant qu’il est possible je veux être vrai, honnête, sincère quant à cette parole sur soi ; mais aussi s’impose à moi une exigence de délicatesse : je ne veux pas être indiscret en imposant à l’autre mon être intime.
Ainsi mon article « Francis Bacon : le cri (II)», je le concevais, certes, comme le second volet d’un ensemble de trois sur ce peintre - ou plus précisément sur ce qui me touche dans son œuvre ; mais un mobile plus profond me poussait, que j’avais formulé et que j’ai censuré.
Car Bacon chassé par son père lorsque celui-ci découvre son homosexualité, - d’une certaine manière parle de moi, dramatise une scène que j’ai vécue vers ma quinzième année.
Un jour d’été, je me trouve dans la cuisine le dos à la fenêtre grand ouverte au troisième étage, en face de mon père et de mon oncle (son beau-frère) qui parlent entre eux. Je les écoute. Soudain mon oncle me regarde et s’adressant à mon père :
- Tu ne trouves pas que ton fils, il est un peu tapette ?
- Si c’était le cas, je le tuerais …
2
J’ai le souvenir d’une petite enfance heureuse. J’étais souvent avec mon père, qui m’apprenait des noms de plantes, de fleurs, d’arbres … J’aimais pouvoir nommer.
Mon père avait un vieux Larousse tout dépenaillé (dont la vignette figurant l’Hercule Farnèse informa mon désir sexuel), le seul livre de la maison, qu’il utilisait pour faire des mots croisés et dont il m’apprit l’usage.
A mon adolescence, la situation s’est rapidement dégradée. Mon père était autoritaire, colérique, violent, - moi hypersensible, obstiné (« une vraie tête de Holz ! »), rancunier … Je me suis mis à le craindre.
Je n’ai pas le souvenir de moments où nous ayons eu alors une connivence quelconque … Il ne s’occupait plus de moi, m’emmenait le dimanche au stade où il ne manquait pas un match de football, me laissant me promener dans les prés alentour (j’y cueillais des pâquerettes, plus tard rêvassais, - et, dans les roseaux au bord de la rivière, j’eus aussi quelques épisodes de sexualité adolescente avec un camarade qui nous accompagnait).
C’est pourquoi je suis surpris quand des amis me parlent de ces dialogues qu’ils ont avec leur père. Moi, je n’en ai jamais eu. Comme si cette phrase «- Si c’était le cas, je le tuerais … » m’avait à jamais coupé la parole.
3
J’ai maintenant une relation très affectueuse avec mon père, et même de complicité. J’apprécie sa jovialité et son humour, et à cet égard nous nous entendons bien.
Mais je suis incapable d’un vrai dialogue avec lui, d’un échange où je parlerais de moi, où il m’écouterait et me répondrait vraiment.
Lorsque dans une discussion nous ne sommes pas d’accord, aussitôt l’affrontement surgit, mon père s’emporte, je réplique, le ton monte. Alors je suis au bord des larmes, désespéré qu’il ne m’écoute pas, - qu’il ne m’ait jamais écouté … Et lui, je vois bien qu’il est en plein désarroi, qu’il a conscience que je souffre. Il se débat, empêtré dans sa propre histoire.
Voilà pourquoi j’ai tant de difficulté à prendre la parole pour parler de moi, - comme si je devais à chaque fois me battre pour la prendre.
Comme si au moment où la personnalité se forme (quand le père libère son fils du lien maternel et le fait accéder au symbolique de la parole) - mon père me l’avait refusée parce qu’il ne supportait pas que je sois pédé.
Francis Bacon a peint le cri.
Moi, j’essaie d’écrire.
Ecrire la peinture.
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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06/02/07 - 20:36
Merci pour ce témoignage qui vient des profondeurs. C'est très intéressant.
selfmade