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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

30/01/2007

30/01/07 - 22:10

FRANCIS BACON : LE CRI (II)

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Dans les années 50, Francis Bacon entreprend de peindre le cri : il a été impressionné par la figure de la nourrice dans Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein : yeux horrifiés derrière ses besicles, bouche grand ouverte hurlant, - et par le visage d’une des mères du Massacre des Innocents de Poussin, empoignée par les cheveux, ses yeux suppliant le soldat qui va avec son épée tuer son enfant.

Il veut peindre le cri, - et dès 1944, dans les Trois Etudes de Figures au pied d’une Crucifixion, la troisième est un monstre dont le bout du long cou tendu s’ouvre par une bouche dentée hurlant.
Image de la douleur absolue ? Cri de révolte ? L’animalité de ce monstre et l’humanité de sa bouche en exacerbent l’expression.



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Plus tard, en 1949, cette bouche bordée de dents grand ouverte se retrouve dans Tête VI (93.2 x 76.5 cm, Art Council Collection et Hayward Gallery, Londres). Le mantelet violet à reflets mauves qui couvre les épaules du personnage en buste identifie le prélat. En fait, il s’agit de l’une des premières études de portrait de pape, réalisée d’après le portrait d’Innocent X par Vélasquez.



Bacon admirait beaucoup cette peinture et collectionnait les livres qui la reproduisait. Mais jamais il n’a voulu voir le tableau, même lorsqu’il a séjourné à Rome. Peut-être craignait-il que celui-ci, par sa somptuosité et sa réussite éclatante (Innocent X, quand on le lui avait présenté, avait dit : « Trop vrai ! ») ne le subjugue, et neutralise son génie créateur. Le visage du pape est empreint autant de rouerie que de puissance. C’est aussi il papa.

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Or Bacon raconte comment il éprouvait des sentiments très forts pour son père : « Je ne l’aimais pas, mais j’étais sexuellement attiré vers lui quand j’étais jeune. La première fois que je l’ai senti, je savais à peine que c’était sexuel. Ce n’est que plus tard, quand j’ai eu des aventures avec les palefreniers et les gens des écuries que j’ai réalisé que c’était quelque chose de sexuel que j’éprouvais envers mon père. »

A 17 ans, il papa le surprend en train d’essayer les sous-vêtements de sa mère. Il le chasse de la maison familiale. Francis Bacon ne le reverra jamais.

On peut voir dans cette bouche vociférante le cri du père chassant le fils de la maison. Cri hurlant sa réprobation, condamnant l’homosexualité de son fils.

Mais Bacon se vengera : il multipliera les images d’étreintes amoureuses entre deux hommes, et ce cri assourdissant, il l’enferme et l’isole dans une cage de verre. Il n’en retient plus que la bouche béante hurlant silencieusement (Etude pour un pape, 1954).



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Il ira plus loin : en 1953, au terme de toute une série, il peint l’Etude d’après le Portrait du pape Innocent X (153 x 118 cm, Des Moines Art Center, Des Moines).
Sur son trône doré, avant–bras crispés sur les accoudoirs, les besicles de la nurse sur le nez, comme gardé par un dispositif tubulaire, Innocent X hurle, soudain tétanisé sur la chaise électrique qu’est son trône.
Le pape a été condamné à mort et exécuté. La vengeance de Francis Bacon est accomplie : la peinture est magnifique autant que terrible. Malgré la réprobation de son père et de sa mère, il est devenu peintre.

Et quel peintre !


commentaires

30/01/07 - 22:29

Eblouissant ! Merci.

30/01/07 - 22:45

Concis, fin, enrichissant !

31/01/07 - 01:26

Cher Apax,
Une fois de plus en quelques lignes vous éclairez, ce que d'autres ont laborieusement couché sur plusieurs pages sans forcement parvenir au même résultat : une évidence...
Bravo! et merci

31/01/07 - 07:42

Euh... on peut avoir un petit quelque chose sur Anselm Kieffer ?

31/01/07 - 19:59

On aime bien la monumentalité de ses compositions et le travail qu'il a entrepris sur la mémoire.

La photo a été prise lors d'une visite à Beaubourg le 26/02/06.

06/02/07 - 20:46


Ils ont décroché à Beaubourg les quelques Bacon qu'ils avaient... ou les ont bien planqués : je ne les ai plus trouvés dimanche.

L'image que j'avais du Pape, pourtant : une image qui hurle de douleur, car elle s'aperçoit qu'elle se dissout... l'image qui s'aperçoit qu'elle est image, et lorsqu'elle s'en aperçoit, qui se dissout et ne devient plus image...

Merci pour votre approche, qui complète la mienne !

21/02/07 - 14:56

Merci ! (je suis en train de lire et regarder les articles de ton blog des mois de janvier et février 2007 et je prends beaucoup de plaisir)

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13