26/01/2007LES PORTRAITS DE FRANCIS BACON
Un portrait de Francis Bacon donne d’abord l’impression que le visage du modèle a été giflé, meurtri, contusionné. Parfois même il semble écrabouillé. Autant dire que Bacon maltraite (et violemment) la prétendue ressemblance.
Pourtant, chaque fois, on est saisi par la vérité criante du portrait. Car, même si l’on n’en connaît pas le modèle, quelque chose du plus intime de son être a été saisi par la peinture, et surgit, éclate - comme on le dit d’une vérité scandaleuse.
L’art de Bacon ne cherche pas à imiter l’apparence du modèle, même si au départ, il y a sa photographie (le peintre faisait photographier ses modèles, pour que leur présence lors des séances de pose ne le distraie pas de son travail). Avec la peinture, avec de brusques coups de brosse, marques de chiffon, giclures, l’artiste tend à faire émerger une image qui sera à vif, - c'est-à-dire par laquelle le spectateur est immédiatement saisi, à laquelle personne n’échappe.
C’est pourquoi, au premier abord on est touché par cette peinture, - ou l’on recule, horrifié. Car il s’agit d’affronter la réalité, et pour cela Francis Bacon a recours à la métaphore la plus crûe, celle de la viande : l’être vivant, ouvert : la chair à vif : voilà, dit-il, la profondeur du vivant !
La sensation d’effroi, d’horreur ou de dégoût surmontée, ce qui d’abord nous a sauté à la gorge, poignant, devient vrai, et notre sensibilité éprouve le vrai d’un individu, sa vérité criante.

Ainsi de cet Autoportrait de 1971 (35.5 x 30.5 cm, Centre Pompidou) : comme écorché, comme si la peau du visage avait été ôtée : reste la structure de la tête, - pulpe musclée de chair à même l’ossature, les yeux entrouverts, lointains, sur l’intérieur, la mèche rebelle, la bouche, petite et résolue, lumière sur le col en bas à gauche, départ de touches blanches qui construisent l’arête du visage. Ecce homo.

Ainsi de ce Portrait de Michel Leiris de 1976 (35.5 x 30.5 cm, Centre Pompidou). Dissymétrie, front immense bombé, le côté droit comme escamoté voire écrasé, évanescent, trois arcs de cercles cartilagineux : l’arête du nez qui s’articule aux narines, la pommette gauche aux arcades sourcilières, le menton (dévié) aux contours des oreilles, et soutenant les lèvres à droite et les muscles courts de la bouche à gauche. Et comme vaporisée, l’intelligence sensible de l’écrivain.

Ainsi de cette Etude pour un portrait (Isabel Rawthorne) de 1964 (198 x 147.5 cm, Collection particulière). La mise en page a l’élégance d’un Van Dick : espace ample, même si les murs et le devant de la scène sont noirs, car le sol vieux rose aère le lieu. Le corps assis, aux avant-bras dénudés, se concentre sur le repli de la jupe, - les jambes, comme nouées aux genoux, sont posées l’une sur l’autre (répondant aux deux pattes arrière de la chaise) ; le visage est un barbouillage complexe, où des yeux immenses, le regard se dirige à droite et semble épier. « Elle est celle qui ne baisse pas les paupières et, sans souci de son apparence ni de séduction, exerce sur le monde son droit inaliénable de regard - comme l’ont exercé Picasso, Derain, Giacometti et Bacon à son tour. » (Philippe Dagen). Picasso, Derain, Giacometti et Bacon, dont elle fut le modèle au cours de sa vie extravagante et si libre. Bacon qui fit d’elle plus de vingt portraits
Images poignantes d’humanité. |
| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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26/01/07 - 23:58
évidemment magnifique, très beau texte, merci
bear4u