28/12/2007 SUR 4 AUTOPORTRAITS DE COURBET (IV)
L'homme à la pipe (c. 1849, Montpellier, Musée Fabre) (IV)
Cet autoportrait a un petit format : 46 cm x 38 cm, en sorte que le spectateur se trouve confronté au plus près avec le visage de l'artiste.
Les larges paupières sont à demi baissées, - laissant le regard dans l'ombre, peut-être absorbé par la rêverie intérieure. Les lèvres surtout, avancées et serrées, montrent une moue résignée, malgré la détermination du visage, très structuré … La chevelure est négligée, la barbe clairsemée, comme si l'artiste était désormais plus soucieux de traduire dans sa peinture son intériorité.
Il n'y a là ni paysage, ni mise en scène théâtrale (comme dans Le Désespéré ) : à gauche, le simple rougeoiement crépusculaire de l'horizon. Le visage est offert à la lumière, qui fait briller le front et l'arête du nez (comme dans L'homme blessé ), - ainsi qu'un bout du col ouvert de la chemise blanche.
L'homme à la pipe semble un aboutissement où l'artiste, ayant assimilé ce qui lui convenait de la peinture hollandaise et de l'espagnole, donne une image de lui-même manifestant l'indépendance qu'il a conquise : le front est toujours en arrière (comme dans Courbet au chien noir ou dans L'homme blessé) - mais l'effronterie est tempérée par un soupçon de mélancolie, que renforce la ligne descendante de la pipe vers la droite.
Ce portrait a eu tout de suite beaucoup de succès. Dans une lettre à Bruyas, Courbet, prétend l'avoir refusé à Napoléon III, qui lui en proposait 2000 francs, - pour se féliciter d'ailleurs que ce soit son ami qui l'ait acquis.
Peut-être Courbet a-t-il repris pour ce portrait le visage d'un superbe fusain ( Jeune homme assis , c. 1847, Paris, Musée d'Orsay) où l'artiste, dans une mise en page très dynamique, se représentait assis à son chevalet.
24/12/2007 LUNDI 24 DECEMBRE 2007
Des gens affluaient dans cette bourgade pour être recensés …Parmi eux un homme accompagnant une femme assise sur un âne, et un bœuf, cherche une auberge …
Il fait froid, la neige est tombée … Fin d'après-midi, le soleil orangé descend à l'horizon …
A tous je souhaite un Joyeux Noël.
21/12/2007 SUR 4 AUTOPORTRAITS DE COURBET (III)
Portrait de l'artiste dit Le Désespéré (45 x 54, Collection privée)
1
Dans son miroir, que voit-il, qui l'épouvante à ce point ? Quoi de si terrible qu'il n'en croit pas ses yeux ?
Le coude levé, la main droite prend la tête, tandis que l'autre dont les doigts agrippent les cheveux, recule d'effroi. Les yeux, grands ouverts, sont effarés.
Une lumière crue éclaire théâtralement la partie gauche du front, le bras levé, la chemise blanche.
De quoi donc s'est-il aperçu ?
2
Courbet a repris ce visage empreint de stupeur dans Le Fou de peur (1848 ?, 60.5 x 50.5, Oslo, Nasjonalmuseet), tableau inachevé où l'artiste s'est représenté sautant le pas : sa décision prise, il se jette dans le vide que montre sa main droite tendue en avant …
Vers 1848, il semble que le peintre ait voulu représenter le suicide d'un artiste, comme l'avait déjà fait avant lui Alexandre-Gabriel Decamps, par exemple.
Probablement pour évoquer et mettre en scène un moment décisif de sa vie, - où il doit regarder en face ce à quoi l'ont conduit les idéaux du romantisme dont il est tout imprégné.
Ainsi peint-il une sorte "d'allégorie réelle" où "un jeune peintre, l'esprit exalté par ses lectures, plongé dans les affres trompeuses d'une sentimentalité exacerbée, renie le monde réel, et lui tournant le dos, se précipite dans la mort, drapé de ses oripeaux romantiques." (Sylvain Amic, Gustave Courbet [Catalogue de l'exposition, 2007]).
3
Au-delà de ce qui relève de l'histoire de l'art, je constate que Le fou de peur est un tableau inachevé, probablement réalisé après une première composition semblable - où au fond du précipice se dressait une allégorie de la Mort sous les traits convenus d'un squelette, composition que la radiographie a découverte sous Les Baigneuses (!). Donc une œuvre abandonnée aussi (probablement pour son caractère trop romantique) …
Courbet n'a pu trouver une forme satisfaisante à son désir de représenter le suicide : cette voie était une impasse. Il l'a abandonnée …
Mais reste le portrait stupéfiant du Désespéré , qui lui, est une réussite.
4
Egalement, cinq ans avant de mourir, il peindra des Truites capturées et blessées par un hameçon, - qui agonisent sur des pierres, palpitantes. La matière picturale est extraordinaire : la chair luisante et mouchetée des poissons semble faite d'un semis de pierres précieuses broyées … Dans la version de Zürich, en bas à gauche juste après sa signature, il écrira en rouge sang : In vinculis faciebat (Courbet faisait cette truite dans les chaînes) rappelant son incarcération à Sainte Pélagie après la Commune. Evoquant par cette métaphore sa souffrance de captif et de persécuté, le peintre atteint là l'un des sommets de son art.
Autre image, cette fois d'ordre symbolique, de sa confrontation avec le désespoir et la mort.
Image autrement poignante.
14/12/200709/12/2007 SUR 4 AUTOPORTRAITS DE COURBET (II)
Ce Portrait de l'artiste dit L'Homme blessé (1844-1854, 81 x 97) m'a fasciné dès que je l'ai vu, - une des premières fois où j'étais allé au Louvre (c'est là en effet qu'il se trouvait avant la création d'Orsay).
Que le peintre se soit représenté en homme blessé, la chemise blanche ouverte et tachée de sang, - m'intriguait.
Le visage est beau, abandonné au sommeil, ou sombrant dans la mort. Le front, les larges paupières closes et l'arête du nez sont touchés par la lumière. La bouche est fermement dessinée, les lèvres sont épaisses. La main gauche se referme sur un pli de l'ample manteau qui le couvre. L'arme du duel est appuyée à gauche contre un sac …
Quelles raisons avaient pu pousser l'artiste à se représenter ainsi, - comme Rembrandt avait aimé se peindre dans divers travestissements ?
Lorsque le tableau est radiographié en 1973, on y découvre deux compositions sous-jacentes : la plus ancienne représente une jeune femme de profil ; l'autre un jeune homme couché dans une position tout à fait semblable à celle de l'homme blessé, mais sur son épaule gauche et dans son cou se blottit le visage d'une jeune femme. Cette composition correspond au fusain Sieste champêtre , du musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon, - sans qu'on puisse décider s'il est une esquisse préparatoire ou une copie postérieure de la seconde composition.
On peut lire ainsi dans les strates de l'œuvre quelques épisodes de la jeunesse du peintre : d'abord le portrait d'une jeune femme, peut-être celle qui deviendra bientôt sa maîtresse, puis la représentation d'un moment de bonheur, le sommeil figurant la plénitude amoureuse, - la satisfaction complète du désir.
Enfin vers 1854, Courbet ajouterait un autre chapitre à cette séquence autobiographique : l'homme solitaire, blessé au cœur et saignant, - image héroïque (et très romantique) de l'amoureux qui s'est battu en duel pour sa bien-aimée, image romanesque figurant son malheur, après que sa maîtresse Virginie Binet l'eut abandonné en 1851, emmenant avec elle leur fils âgé de 4 ans.
Cette œuvre illustre exactement ce que Courbet écrira plus tard à Alfred Bruyas, le mécène et l'ami montpelliérain : "J'ai fait dans ma vie bien des portraits de moi, [au] fur et [à] mesure que je changeais de situation d'esprit ; j'ai écrit ma vie en un mot."
En fait ce qui m'intéressait dans cette œuvre, c'était cette façon indirecte de se figurer à travers une image particulière à la culture de l'époque, et marquée par la sensibilité du sujet.
06/12/2007 SUR 4 AUTOPORTRAITS DE COURBET (I)
Les autoportraits sont assurément les œuvres de Courbet que je préfère.
Les ayant revus à l'exposition du Grand Palais, ce goût particulier ne s'est point démenti.
Courbet est assimilé à juste titre au Réalisme, mouvement culturel qui réagit au Romantisme. Or ses autoportraits montrent à quel point ses premières œuvres sont marquées par ce dernier mouvement, et plus précisément par la littérature romantique.
Ainsi la mise en scène du Portrait de l'Artiste dit Courbet au chien noir (1842, 46.5 x 55.5, Paris, Musée du Petit Palais) surprend d'abord par l'espace figuré : le peintre est assis au sein de la nature, en plein air, dans la région d'Ornans (où vit sa famille ).
Il a environ 23 ans, se représente en artiste bohème : son vêtement suggère une certaine aisance (son père est un riche propriétaire terrien qui n'a pas contrecarré son ambition artistique) : redingote sombre montrant sa doublure jaune ocre, pantalon à carreaux.
En outre le visiteur du Salon de 1844 (où le peintre a été admis pour la première fois avec cette oeuvre) reconnaît spontanément le bâton recourbé et le chapeau à large bord, - attributs du marcheur. Ayant emporté son carton à dessin, l'artiste recherche probablement quelque point de vue pittoresque.
Conscient de son génie naissant, - non sans quelque orgueil, il toise le visiteur qui passe devant le tableau.
En fait, dans cet autoportrait, Courbet montre une personnalité complexe : le romantique, influencé par ses lectures, aimant la nature, mais aussi le dandy, comme Baudelaire qu'il rencontre rapidement, - et l'artiste bohème, avec la pipe (reprenant dans L'Atelier un portrait antérieur du poète, il figurera Baudelaire lisant, une pipe à la bouche).
Auprès de lui se trouve assis un autre personnage, - qui n'est pas là par hasard : “un superbe petit chien anglais noir, un épagneul pur sang qui [lui] a été donné par un de [ses] amis” comme il dit dans une lettre adressée à ses parents.
Certes, Courbet a eu du plaisir à représenter ce chien à ses côtés, mais pour le jeune artiste tout autant que pour le spectateur de l'époque, celui-ci est aussi le personnage d'une œuvre d'E. T. A. Hoffmann, référence évidente du romantisme : le chien Berganza.
Cependant le chien de l'artiste, avec son bon regard attentif (bien différent de la morgue affichée par son maître) amuse celui qui regarde le tableau, - car se découpant sur le ciel clair, son pelage sombre semble redoubler avec humour la silhouette de son maître.
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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