31/07/2007 PHOTOS DE VACANCES POUR DES AMIS
La première, - chez les amies, à G., est pour BurtRey : je le verrais bien fumer dans ce coin à l’ombre, pendant sa première pause le matin.
La seconde, - la route entre Cavaillon et Saint-Rémy-de-Provence, pour Hercule : beauté de la lumière que filtrent les platanes, tandis qu’on écoutait Scherza infida , chanté par Janet Baker.
La troisième, - une rue, à Arles, - pour Joy, dont les trois joyeuses planètes viennent de tomber dans le sac de la dame.
La quatrième, - la terrasse du Château de Grignan, pour le-dandy : la distance comme cadre à quelques unes de ses pensées.
La cinquième, pour Jeanbroc - toits de Grignan et petit labyrinthe de verdure : deux personnes y jouaient : l’une contournait par l’extérieur dans le sens trigonométrique : l’autre, certainement sans le savoir, venait à sa rencontre à quatre pattes. Soudain la première est entrée dans le labyrinthe en direction de la seconde. Mais elle ne put la rejoindre directement à cause d’un imprévisible détour, et la seconde personne continuait sa progression rampante à l’extérieur …
La sixième, - une ruelle à Grignan, pour Patrick, puisqu’il veut une carte postale.
30/07/2007 CY TWOMBLY À AVIGNON (I) : BLOOMING
Imaginez l’architecture classique d’un hôtel particulier du XVIIIème - l’Hôtel de Caumont à Avignon. Après le hall d’entrée, son grand vestibule dessert à droite trois salons et autant à gauche, tous donnant sur un jardin clos.

Pour le vestibule, Cy Twombly a conçu quatre toiles : deux, blanches, recouvertes d’une sorte de graphie illisible introduisent à l’exposition ; deux autres, plus grandes (3.5 x 4m) se font face, explicitant son titre avec le motif éparpillé d’une forme évoquant une pivoine en bouton - la matrice de Blooming, A Scattering of Blossoms and other Things, i-e "Floraison, un éparpillement de fleurs épanouies et autres choses".
Dans les six salles du rez-de-chaussée, face à la lumière dispensée par les hautes fenêtres donnant sur le jardin, se déploient six peintures immenses de 5.5 x 2.5m, et trois autres un peu moins grandes.

Devant cette accumulation de grosses fleurs comme des nuages d’où ruissellerait une averse diluvienne, je n’ai pu m’empêcher d’abord d’être un peu déçu : cela n’était que de l’art décoratif … Grandiose, certes … Magnifiquement harmonisé à l’architecture du lieu, certes.
Mais la puissance de ces compositions, la vivacité chatoyante des couleurs, leurs débordements ont agi très vite sur la sensibilité, m’offrant une sensation de vitalité extraordinaire. De plus les feuilles de présentation d’Eric Mézil, le Commissaire de l’exposition, ont attiré mon attention sur la progression de l’ensemble : de couleurs froides (fleurs blanches sur fond vert d’eau) on passe à des couleurs de plus en plus flamboyantes (fleurs rouge grenat sur fond jaune paille) suggérant la progression de l’épanouissement floral.
L’ampleur de l’ensemble évoque les Nymphéas de Monet tant par son ambition que par sa référence au Japon, à une culture sensuelle et raffinée. Mais on pense aussi aux fleurs sérigraphiées en deux couleurs d’Andy Warhol.
Sur certaines peintures, on peut lire des phrases. Celle-ci est répétée plusieurs fois : Ah ! The peonies, for which Kusinoshi took off his armour (Ah ! les pivoines pour lesquelles Kusinoshi retira son armure) - qui évoque l’incapacité même pour un guerrier endurci à résister à tant de beauté, mais suggère aussi que toute cette magnificence, ces implosions de couleurs, en neutralisant la cuirasse de préjugés du spectateur, le désarment littéralement et le rendent sensible à la foisonnante et frêle beauté de ces fleurs épanouies.
Roland Barthes a très joliment évoqué l’écriture de TWombly : on dirait que le mot a été écrit du bout des doigts, non par dégoût ou par ennui, mais par une sorte de fantaisie ouverte au souvenir d’une culture défunte, qui n’aurait laissé que la trace de quelques mots.
Sur l’une de ses peintures, l’artiste a recopié un haïku de Kikaku : The white Peony / at the moon / one evening / crumbled / and / fell (La pivoine blanche / sous la lune un soir / s’est effeuillée). Poésie et culture orientale investissent aussi la peinture, l’enrichissant comme d’un souvenir lointain.
Peu à peu l’exubérance de ces peintures, ce luxuriant mélange de couleurs et de sensualité joyeuse, - fleurs gorgées de blanc, puis de rouges de plus en plus saturés jusqu’au grenat sur des fonds tout ensoleillés, coulures dégoulinant comme de coupes trop pleines, - m’ont révélé leur éclatante poésie.
10/07/2007SAMUEL PALMER (1805-1881) (II)
Coming from Evening Church, 1830, 30.1 x 20, Londres, Tate Gallery.
Dans ce cabinet d’images, je pouvais voir aussi Retour des Vêpres, - une gouache à la composition verticale : deux arbres s’élancent de part et d’autre, et leurs branches se rejoignent pour former une arche unissant la pointe du clocher au centre, les hauts pignons des maisons et les collines élevées, - comme dans un vitrail. L’ensemble traduit le recueillement, le sentiment religieux, l’apaisement du soir après les peines du jour.
Venant de l’église, les membres de la communauté villageoise rentrent chez eux. On y remarque au premier plan les trois âges de la vie : le couple adulte, l’enfant que sa mère tient par la main, et derrière, un couple âgé, - dont l’homme à la longue barbe blanche évoque un patriarche. Ils figurent la solidarité des générations. Au second plan, un autre vieillard à la longue barbe marche en s’appuyant sur un bâton.
Palmer et plusieurs autres artistes qui l’entouraient à Shoreham s’étaient surnommés les Anciens : habillés de longue robes et coiffés d’un chapeau comme le personnage de Cornfield, ils parcouraient la campagne les soirs de clair de lune, récitant des poèmes ou chantant, - passant ainsi pour des excentriques un peu magiciens.
Leur inspiration évoquait non sans nostalgie un monde champêtre idyllique, en total contraste avec le mécontentement et les révoltes de paysans qui se manifestaient dans le Kent vers 1830.
Malgré sa vision archaïsante et nostalgique d’un âge d’or (que l’on peut rapprocher de celle des Nazaréens), cette peinture recèle une puissante poésie.
The harvest Moon, c. 1831-2, 15.2 x 18.4, Londres, The Tate Gallery.
On retrouve cette même atmosphère poétique dans une encre gouachée La Lune de la moisson.
En contrebas dans la pénombre un berger muni de sa houlette, une bergère suivent leur troupeau et redescendent dans la vallée. Sur la colline baignée par la clarté blanche de la lune, les moissonneurs finissent leur travail : trois coupent les épis, d’autres nouent les gerbes, d’autres les mettent en tas. Au-delà sur un coteau plus élevé, on discerne des ceps de vigne.
A gauche, au dessus du vallon, le croissant de la lune.
Samuel Palmer, par ses scènes champêtres ressuscite le monde pastoral de Virgile, mais aussi celui de la Bible qu’il illustre en particulier avec les motifs du blé et de la vigne - préfiguration du pain et du vin de l’Eucharistie (que Poussin a déjà employés, par exemple, dans L’été et L’automne).
J’aimais beaucoup ces images qui me rappelaient si poétiquement les longs soirs d’été de mon enfance, - quand les paysans moissonnaient jusqu’à la nuit et qu’on entendait dans la pénombre cahoter lourdement, sourds craquements des roues par les chemins de terre, les chariots qui rentraient des champs, brinquebalant leurs énormes entassements de gerbes.
Lonely Tower, c. 1879, 16.5 x 23.3, New York, The Metropolitan Museum of Art.
Quelques années avant sa mort en 1884, après une période où son art était devenu plus conventionnel, Samuel Palmer, retrouve la vigueur créatrice de sa jeunesse : on reconnaît dans Tour solitaire l’inspiration bucolique, - davantage marquée par le Romantisme.
A gauche sur un chemin longeant l’abrupt d’un ravin, passe un chariot bâché tiré par des bœufs qu’un homme conduit. On discerne à l’intérieur, faiblement éclairée par une lanterne, une silhouette avachie.
De l’autre côté du ravin, près de leurs moutons endormis, deux personnages, silencieux, l'un allongé dans l’herbe , l'autre assis, contemplent au loin sous le ciel étoilé une tour, solitaire : à sa fenêtre, une lumière brille, mystérieuse présence, - tandis qu’à l’horizon vers le bois au-dessus de dolmens le croissant de la lune se lève, inondant le ciel de sa clarté blafarde.
De telles images ont longtemps illustré les étés de mon enfance à la campagne, tout en les idéalisant, - et rappellent le nocturne halluciné qui clôt Booz endormi :
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
08/07/2007SAMUEL PALMER (1805-1881) (I)
Cornfield by moonlight , c. 1830, 19.7 x 25.8, The british Museum.
Muni d’un long bâton, coiffé d’un chapeau à large bord, un homme passe avec son chien par les champs moissonnés.
La lune s’est levée sur la colline et brille (ainsi que l’étoile du soir plus loin) illuminant les gerbes de blés en tas.
Ce dessin de Samuel Palmer tout empreint de poésie champêtre m’a rappelé l’époque où j’allais chez des amis en Angleterre plusieurs fois par an. Ils vivaient en communauté dans le Kent, à Ramsgate. C’est chez eux, en feuilletant les livres de P. que j’ai découvert l’œuvre de cet artiste avant d’en voir une exposition au Victoria & Albert Museum.
Autoportrait, 1824-1825, 22 x 29, Oxford, The Ashmoleam Museum.
Samuel Palmer (1805-1881) se rattache au mouvement Romantique. Il se révèle très tôt brillant dessinateur au point d’exposer à la Royal Academy à l’âge de 14 ans.
Pourtant il n’aura pas de formation académique à strictement parler : grâce au peintre John Linnell qui l’a conseillé, il rencontre William Blake dont l’art visionnaire le marquera.
Egalement sensible à la poésie pastorale de Virgile et de Milton, il se retire à la campagne dans le Kent, à Shoreham, - dont les paysages de collines ont nourri la première partie de son œuvre.
Early morning, 1825, 23.2 x 18.8, Oxford, The Ashmoleam Museum.
La nature en effet y est fortement présente, comme dans De bonne heure : le chêne au tronc énorme (dont l’ample feuillage ombrageux s’étend sur le quart supérieur gauche) est solidement campé, - et contraste avec les troncs minces de bouleaux et d’autres essences aux feuillages variés. Sur le chemin qui monte un lièvre déguerpit. Entre deux collines, à demi cachés, se trouvent quatre personnages (dont deux femmes) semblant bavarder, si intégrés au paysage qu’on les en distingue à peine.
La perspective est comme écrasée. L’image abonde en détails que le regard attentif découvre avec bonheur : fougères, tronc d’arbre coupé, toit arrondi d’une chaumière qui se confond avec les collines, et même au loin les branches horizontales d’un cèdre.
Quelques excursions avec mes amis m’avaient fait découvrir le Kent, et j’étais frappé par la végétation méditerranéenne de cette région, précisément par les nombreux cèdres et les araucarias, - que j’avais déjà remarqués dans l’œuvre de Palmer, et considérés alors comme une marque d’exotisme biblique. Mais c’étaient les arbres et les paysages que Palmer voyait autour de Shoreham.
The valley thick with corn, 1825, 18.2 x 27.5, The Ashmoleam Museum.
A Ramsgate, les toilettes de la maison étaient pour moi un lieu d’émerveillement - entièrement tapissées de reproductions de tableaux, découpées dans des revues que P. avait juxtaposées selon des rapprochements formels ou significatifs amusants.
Ainsi l’ Olympia de Manet côtoyait Le Vallon regorgeant de blé, - un dessin dont les nombreux détails (que des traits de plume épais cloisonnent comme dans l’art du vitrail) forment un paysage suggérant l’harmonie, l’abondance et la fertilité : entouré de lourds épis de blé, au milieu du premier plan un homme allongé se reposant, médite et lit, la tête appuyée sur le coude.
A gauche, des gerbes sont debout, et sous un arbre au feuillage luxuriant, un berger joue un air, parmi ses moutons, dont trois se désaltèrent ; plus haut, une toute petite charrette tirée par un cheval monte au sommet de la colline.
Au centre deux personnages s'éloignent dans le vallon. Deux vaches se déplacent dans un pré. A droite au-delà s’étagent des champs de blé mûr.
On aperçoit plus loin l’église entre des collines. L’orbe énorme de la pleine lune, derrière la pointe du clocher veille sur le vallon dont la plénitude harmonieuse évoque sûrement quelque scène de la Bible.
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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