J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

28/06/2007

28/06/07 - 21:05

NUITS




Jean-François Millet, La nuit étoilée, c. 1855-1867, 65 x 81, New Haven, Yale University Art Gallery.



Monter le chemin dans le clair-obscur silencieux. Il y a au bout à l’horizon des lueurs blafardes … Est-ce le jour qui n’en finit pas de mourir comme en été ?

Ou l’aube qui se lève ?

Pas un arbre ne bruit, pas un buisson.

On distingue à peine les champs, perpendiculaires au chemin.

Au-dessus de l’horizon, l’immensité du ciel nocturne où scintille l’éparpillement des étoiles.

Deux soudain fendent l’espace en fulgurant.





Van Gogh, La nuit étoilée, 1888-1889, 72.5 x 92, Paris, Musée d’Orsay.



Dans l’obscurité de la nuit provençale, où les étoiles de la Grande Ourse étincellent dans leurs halos, les lumières d’Arles et les becs de gaz le long des berges se reflètent et s’enfoncent en miroitant dans le Rhône.

Le fleuve occupe toute la largeur du tableau (Van Gogh a fait disparaître à gauche la courbe de la rive et l’a rétrécie aussi à droite pour ne plus former qu’une vague pointe à l’avant, où, vers le milieu, trois barques sont amarrées).

Dans la nuit solitaire, passe un couple attardé.





Van Gogh, La nuit étoilée, juin 1889, 73.7 x 92, New York, Museum of Modern Art.



La longue flamme noire du cyprès s’étire et se tord, et plus loin entre quelques maisons, - comme en écho, - s’élève immobile le haut clocher pointu de l’église. Ondulations de rangs d’arbres et, plus larges, de collines.

Ondoyant au-dessus, le fleuve clair de la voie lactée, - et la lune plus haut dans sa gangue frémissante.

Et dans l’infini du ciel outremer déferlement, roulement d’énormes spires lumineuses, incandescences d’astres solitaires.




18/06/2007

18/06/07 - 21:42

PARLER DE SOI AUTREMENT (LA VUE DE DELFT)






1


Pourquoi cette peinture vous laisse-t-elle rêveur,

captivé par tant de quiétude ?

Sur l’autre rive d’un canal où se reflète son profil ombreux, s’étend une ville derrière ses remparts et ses deux portes fortifiées.

Aucun événement ne trouble la paix du lieu, pourtant habité : à gauche en bas on voit de petits personnages arrêtés, qui bavardent tranquillement auprès d’un coche d’eau amarré. D’autres en face, minuscules, semblent sortir de la porte de Schiedam, celle qui, presque au milieu, est surmontée d’un clocheton.

A gauche au-dessus du rempart s’étendent des toits de tuiles rouge sombre, qu’interrompent pignons et chiens-assis. Près d’une tour étroite, on distingue à peine les tourelles de l’Oude Kerk, - la Vieille église.

Mais à droite de la porte de Schiedam et derrière des arbres, les toits des maisons semblent soudain ensoleillées : dans le ciel le passage des nuages, plus ou moins volumineux, par intermittence, cache et découvre l’éclat du soleil.

C’est peut-être déjà ces fugitives éclaircies - illuminant les toits qui passent d’un rouge sombre à un jaune orangé (et même la tour de la Neuwe Kerk, la Nouvelle église, qui derrière un grand marronnier se dresse, sculptée dans la lumière, et d’autres toits plus à droite ainsi qu’un mur sont presque jaunes) - c’est peut-être déjà cet instant captif d’éphémère et mouvante clarté qui vous touche.

Et vous aimeriez flâner le long de ces remparts, au bord de ce canal, - où tout à droite sont amarrés au quai deux bateaux, deux harenguiers - leurs coques sombres étincelant de minuscules points lumineux.
Ou bien franchir le pont de pierre à l’arche unique, là où quelques arbres (peut-être des tilleuls) intensifient la fraîcheur de l’endroit.
Puis, après avoir traversé l’humide obscurité de la porte de Schiedam, déboucher sur le quai.


2


Vermeer a certainement utilisé la camera oscura pour concevoir la perspective de ce lieu. Pourtant, des vues de l’époque montrent qu’en réalité la porte de Rotterdam et son pont-levis à droite avançaient davantage dans l’eau. En les déplaçant sur le côté, Vermeer en a exagéré l’alignement pour en faire une frise harmonieuse.
C’est pourquoi il allonge et aplatit le pont, diminue la Oude Kerk, élargit la Neuwe Kerk.

Il agrandit aussi à gauche dans le canal le reflet des bâtiments et des remparts, étire vers le bas celui de la porte de Schiedam, et davantage celui de la porte de Rotterdam et de ses tourelles, les reliant au premier plan du tableau pour asseoir plus solidement le profil de la ville.

Le peintre donc modifie les données naturelles de la camera oscura pour les soumettre à son dessein artistique : il veut ainsi renforcer l’impression de calme sérénité du lieu.

Pour Vermeer, la vue de Delft est finalement une affaire de vision.


3


Ces lourds nuages sombres en haut qu’on sait se déplacer lentement, et, en contraste, les nues éparses et plus claires au-dessous entre lesquelles on voit un peu de ciel bleu, - en variant l’intensité lumineuse des surfaces, toits et murs, paraissent rendre plus sensible le passage du temps. Mais par son art le peintre arrache au temps cet instant lumineux, en abolit la contingence, - le transforme en fragment d’éternité.

C’est pour cela que le fameux petit pan de mur jaune tout ensoleillé, qui devient pour l’écrivain Bergotte dans la Recherche l’emblème du caractère absolu de l’œuvre d’art, - on le cherche si avidement, on désire tellement le reconnaître, - or du temps qu’aurait formulé l’alchimie de l’art avec cet éphémère instant.

Cependant la quiétude et la mystérieuse beauté de cette Vue vous retiennent,

captivé.


18/06/07 - 16:23

REGARDER (une phrase de Siri Hustvedt, dans Les Mystères du rectangle)





Dans une culture inondée d’images simplistes qui défilent à toute allure devant nous sur les écrans, s’exhibent à nous dans les magazines ou surgissent au-dessus de nous dans les rues de nos villes - images si grossièrement codées, si aisément lues qu’elles ne requièrent rien de nous que notre argent - regarder un tableau longtemps et avec attention peut nous permettre d’accéder à l’énigme de la vision elle-même, car il nous faut lutter pour découvrir le sens de l’image que nous avons devant nous.


14/06/2007

14/06/07 - 19:34

VERMEER, LA VUE DE DELFT, ( ERRANCE )







A partir d’une image de La Vue de Delft de Vermeer, j’essayais avec Adobe de retrouver les couleurs du tableau, telles que je les avais vues à La Haye, au Mauritshuis, - bien que leur souvenir exact fût passablement estompé.

Je me rappelai la page de Proust que je voulus relire : Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Vermeer (prêté par le Musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffisait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit, et entra à l'exposition.

Je me reportai à l’image, désirant reconnaître le petit pan de mur jaune, comme pour vérifier ce que l'auteur avait écrit, ou plutôt mû par la véhémente curiosité de découvrir quelque lieu du tableau où se trouverait révélé un secret, celui de l’absolue beauté de cette peinture.

Puis, je repris ma lecture

Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant Vermeer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, qui sortent d'une porte fortifiée décorée d'un pignon (où l'horloge indique sept heures dix) et surmontée d'un clocheton, - venant de la cité cachée derrière son mur (et je l'imaginai fourmillante comme cette population bourgeoise sur le pont enjambant le fleuve et qui se répand par les rues de la ville composant au milieu du tableau le fond de la Vierge du Chancelier Rolin, - que la main de Van Eyck, avec d'infimes mouvements impeccablement maîtrisés par la concentration de la pensée et de l'œil sur la loupe grossissante, - de l'extrémité du pinceau a peinte)

des petits personnages en bleu que la main de Vermeer (par lui-même représentée dans l'Atelier du Peintre posée soigneusement sur un réglet afin de ne pas salir la toile où son pinceau applique la couleur) avec minutie a figurés.

il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune.

C'était là l'expression que je désirais, sans vraiment en être conscient, retrouver.

De l'artiste, le savoir-faire et les mouvements sensibles ont travaillé la peinture, - inventé cette précieuse matière. Quand vous regardez, en effet, un collage, où se trouve donné immédiatement un objet brut dont vous admirez la matière (une étoffe, par exemple), vous n'éprouvez pas ce contentement que vous auriez à le voir représenté - inscrit dans un présent autre : l'artifice - en peinture par Vermeer ou par Georges de La Tour, comme dans le Tricheur à l'As de Carreau, sur le collet, ces jolies grenades bigarrées brochées d'or et d'argent.

La précieuse matière du tout petit pan de mur jaune implique tout autant le matériau par le peintre préparé, qu'un certain mouvement de son corps (de l'imaginaire intime formule, - peut-être l'émotion suscitée par l'absence même d'un petit pan de mur jaune dont l'ensoleillement, d'autant plus précieux que fugace, avait rempli l'homme d'une sensation intense de bien-être) par la touche du pinceau ayant incorporé le matériau de la peinture.

Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur jaune. "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, dit-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune".






09/06/2007

09/06/07 - 19:34

VERMEER : LA LEÇON DE MUSIQUE (c. 1662-1664, 74 x 64.5, Royal Collection, St James’ Palace)






1


Là, tout n’est qu’espace ordonné, lumière subtile, - et silence

après que la jeune femme debout à son virginal eut égrené dans l’aigu les dernières notes d’une sonatine.

Et son visage se lève à droite vers cet homme debout que l’on voit de profil, vêtu d’un riche habit (amples manchettes blanches, large col de dentelle et cordon en bandoulière) - dont l’avant bras droit repose au bord de l’instrument tandis que sa main gauche s’appuie sur une canne.

Il semble regarder les doigts de la jeune femme et entrouvre les lèvres.

Est-ce le maître de musique commentant le jeu de son élève ?

Un ami qui chanterait et que la musicienne accompagnerait au virginal ?

Un visiteur considérable qui la complimenterait

après qu’elle eut égrené dans l’aigu les dernières notes d’une sonatine ?

Là tout n’est qu’espace ordonné, lumière subtile et silence.


2


On est surpris : leur intimité est suggérée en effet par la distance, d’abord mesurée par la puissante perspective du carrelage en oblique - carreaux de marbre blanc veiné encadrés de carreaux bleu sombre qui séparent du premier plan les deux personnages, - debout au fond de la pièce, elle vue de dos, lui de profil tourné vers elle, comme barricadés par la viole de gambe reposée sur le sol et la chaise aux garnitures bleu pale, - et surtout à droite jusqu’au premier plan par la table monumentale (où se trouve posé un pichet en faïence, d’un blanc éclatant) recouverte d’un somptueux tapis persan dont les plis aux angles retombent lourdement en biais.

La lumière tombe à gauche latéralement, - dessinant sur le mur du fond de délicats triangles d’ombre, surtout dans l’angle inférieur, et à droite du miroir suspendu au-dessus du virginal, indiquant ainsi son inclinaison vers l’avant.

Là se reflètent le visage de la jeune femme se tournant vers la droite, et au-dessus, les pieds du chevalet sur lequel doit être placé le tableau que peint Vermeer, - en réalité celui que nous regardons.


3


Entre la musicienne et l’homme, un intervalle suggère la distance polie, la réserve. Sur le couvercle du virginal on peut lire : « M U S I C A * L E T I T I AE * C O [N S O R] S * M E D I C I N A * D O L O R [U M] : «La musique est sœur de la joie, - et remède des douleurs ».

De quelles secrètes douleurs la musique serait-elle ici le remède ?

Ou la sœur de quelle muette joie ?

Là tout n’est qu’espace ordonné, lumière subtile et silence.

02/06/2007

02/06/07 - 23:26

RAGE


Déjà, se sentir épuisé en se levant alors qu’on a tout de même dormi presque cinq heures.

Et avoir à dix heures du mat envie de dormir comme ça n’est pas possible.

Aller voir à deux heures Les Chansons d’amour, d’abord on trouve que c’est vraiment esprit djeune, gentillet comme tout, puis, soudain, un tel regret de ne pas habiter Paris, un tel regret de ne plus descendre le Boulevard (pourtant assez laid) jusqu’à Reuilly-Diderot avant de rejoindre le Faubourg Saint-Antoine, un tel regret de la rue de Seine, puis Louis Garrel tellement drôle, inventif, puis craquer pour les cuisses (et les fesses) au poil chatain blond de Grégoire Leprince-Ringuet, l’entendre espiègle chanter Je suis beau, jeune et breton, je sens la pluie, l’océan et les crêpes au citron, en sortir remué-ému.

(S’acheter aux Nou-Ga un minuteur pour remplacer celui qui ne sonne plus, puis un pralin de chez Koenig pour demain.)

Retrouver sa voiture avec un PV ! Non, deux !!

Le premier pour stationnement hors boxe. Et pourtant, le tiers avant de la voiture était dans un boxe.

Ah la pétasse ! Ah la conasse !

Cas n° 2 : 35 euros !

Le second pour non apposition de la vignette d’assurance pour la période en cours.

Comme je suis con ! Comme je suis nul ! C’est pas possible : depuis six mois la vignette susdite est dans mon portefeuille !

Cas n° 2 : 35 euros !

Hurler intérieurement pour ne pas déranger l’ordonnancement impérial (nont peur de rien !) de cette putain de ville de ploucs si haïe!

On rentre chez soi, dents serrées, l’âme noire, bouillonnant de haine.
Comme si l’on avait besoin de ça en ce moment.

On se change, on se couche, la tête dans l’oreiller, on sanglote.

De rage.


 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13