30/04/2007« LES SENSUALITÉS PAISIBLES » - pour Ch.
Ce pourrait être une page inédite de Couperin (retrouvée par hasard entre la page de garde et la reliure d’un vieux livre) intitulée « Les sensualités paisibles », - une petite suite en cinq mouvements, au clavecin.

1. La Tabagie, largo
Elégance de la diagonale !
Celle de la fine pipe en terre blanche, appuyée sur un bord de la tabagie, - entre flacon et gobelet d’argent.
Et les parallèles en biais de celle-ci, - ce long coffret en bois de palissandre, - celles aussi du couvercle relevé, doublé au-dedans de satin bleu pâle.
Les verticales : devant le coffret, au tiers à droite, le haut pichet de porcelaine blanche avec un motif bleuté, - auprès d’un pot à tabac décoré de quelques fleurs stylisées, rose et bleu fanés, (dont le couvercle cerclé d’argent est posé devant, sur la table).
Et près d’une autre pipe en terre plus à droite, - un verre à pied contenant une boisson surmontée de crème fouettée.
Le lambris à gauche, perpendiculaire à la table, solide horizontale où tout cela se trouve disposé.
Elégance de la diagonale évoquant le plaisir du fumeur, - quelque philosophe, ou quelque parfait amateur, - qui, le regard distrait, tient dans sa main gauche le fourneau noirci (où brille un point rouge laissant échapper la frêle volute bleuâtre de la fumée quand d’un coup bref il a tiré au bout du long tuyau) avant qu’il le repose sur le bord du coffret, - goûtant un instant l’aromatique bouffée.

2. Le Panier de Fraises des bois, allegretto
Le blanc raffiné des deux œillets éclairant la transparence du verre rempli d’eau. La pyramide des fraisettes dans la corbeille d’osier, délicat entassement, frêle rougeur. A droite, deux cerises toutes rouges, devant une pêche (jolie petite paire de fesses).

3. Bouquet d’œillets, de tubéreuses et de pois de senteur dans un vase de porcelaine blanche à motifs bleus, allegro moderato
Le bouquet, centré, - plus que les fleurs, - exalte l’efflorescence ; extrême délicatesse de tout ce qui est touché par la lumière, très douce. A droite sur la table, l’œillet rouge répond à celui de même couleur qui, en haut du vase, harmonise le blanc ombré de bleu de la porcelaine au blanc crémeux des deux autres œillets placés juste au-dessus. A gauche sur la table, contrebalançant l’œillet rouge, trois petites taches, blanche, rouge et bleue, - corolles de pois de senteur.

4. La Fontaine de cuivre, largo
Délicieuse matière picturale, dense et lisse, « beurrée » : cuivre rouge de la fontaine ; cuivre jaune lumineux de la cassotte posée contre le seau d’eau.
Les matières ont une densité physique ; transmutation par la peinture, alchimie de l’art : rien de plus matériel, mais transfiguré : comme si sur un mur l’éphémère et fin contraste d’ombre et de lumière projetée, transmué en peinture, ravivait à jamais l’infime frémissement de ce moment-là.
L’extrémité du robinet, comme un petit gland décalotté.
5. Le Bocal d’olives, allegro vivace
Tant de magnificence : une grande terrine retournée, d’où le manche d’un couteau dépasse, une bigarade d’un orange éclatant, deux verres inégalement remplis de vin, quatre poires (dont l’une, énorme) dans un plat à haut bord ; devant, une pomme, deux macarons, un biscuit ; en retrait, le haut bocal d’olives vertes, « réellement séparées de l’œil par l’eau dans laquelle elles nagent », et la petite soupière de fine porcelaine colorée, richement ornée. Lumière crépusculaire. Quelqu’un non loin jouerait au clavecin une musique attendrissante, du Couperin.
27/04/2007DÉLIÉ
[…]
Je trouvais que mon ami Benoît et plusieurs de ses amis avaient l'esprit délié contrairement à moi qui ai souvent l'impression d'être attaché à quelque sol, embourbé, lourd, grave, comme si quelque chose de ma mère m'attachait, me retenait, m'empêchant ainsi d'accéder à l'abstraction. Comme si je me trouvais attaché à la lettre, et incapable d'opérer le détachement nécessaire pour accéder à l'esprit.
Cela expliquerait assez bien mon goût pour les descriptions de choses et surtout d'images, où je m'efforce à rendre le plus littéralement, le plus matériellement avec les mots ce que j'ai perçu, ayant les plus grandes difficultés, voire étant incapable d'en découvrir le sens.
Les descriptions sensibles de tableaux que j'ai faites autrefois prétendaient rendre compte le plus exactement possible de ces images uniquement par les mots et leurs combinaisons en phrases. Mon unique souci était la lettre. J'excluais toute interprétation, je ne voulais rien savoir du sens du tableau, rien de l'esprit.
Je savais seulement que ces tableaux décrits ne l'étaient pas au hasard, qu'ils théâtralisaient en les mettant en scène certains fragments de ma vie, divers sentiments qui m'avaient submergé alors et laissé stupéfié, interloqué, - incapable de rien dire (comme reste interdit le jeune Valet découvrant le corps de Saint Alexis dans le tableau de G. de La Tour).
Je me demande si je pourrai jamais opérer ce détachement qui me rende l'esprit délié.
(Certes, il m'arrive d'avoir cette sensation d'esprit agile (ce qui n'est pas exactement délié) lorsque je parle d'un sujet qui me passionne : sorte de parole très vive, aisée, allègre, heureuse, jouant librement.)
[…]
18/04/2007PARLER DE SOI AUTREMENT (ETUDE POUR AUTOPORTRAIT - TRIPTYQUE)1
Chardin, La raie (114.5 x 146, Paris, musée du Louvre)
La raie pendue contre la muraille, - éventrée, viscères rose rougeoyant exhibés, - nacre de la peau, - et ces yeux, cette bouche, avec comme un monstrueux sourire sur les lèvres épaisses… Cruauté du chat tout hérissé, la queue dressée, - ou peut-être horrifié par les huîtres…
A gauche, le vif : le chat, les huîtres, les carpes, et trois poireaux ; à droite, les choses : sur la nappe blanche négligemment repliée, une cruche en terre vernissée, une casserole de cuivre au fond étamé, un flacon bouché, et derrière, obliquement appuyée sur le bord d’un chaudron en cuivre jaune renversé, une écumoire. Sortant d’un repli de la nappe, vers l’avant, comme pour signer le savoir-faire à représenter la profondeur, un couteau posé en biais, dont le manche dépasse le bord de la table.
2
Chardin, La brioche (47 x 56, Paris, musée du Louvre)
M’évoque par sa composition, - et par contraste - cette vanité si nue de Philippe de Champaigne : au centre, où trônait frontalement la tête de mort, la brioche, massive, mordorée, moelleuse et blonde là où la pâte souplement boursouflée forme comme un tertre dont le versant abrupt serait ensoleillé. Sur le sommet, on a planté une branchette d’oranger que parent, de leur blanc arrondi, quelques fleurs en boutons parmi les feuilles ; à gauche, à la place de la superbe tulipe intensément colorée, la délicate petite porcelaine de Sèvres, ornée de motifs qu’entoure une arabesque d’or. Le couvercle est coiffé d’une rose en fine et précieuse matière ; à droite, où se dressait le sablier, un flacon à haut col (contenant un vin cuit) clos par un cabochon doré ; et par devant, offerts à l’œil gourmand, à gauche deux pêches, à droite, trois minces biscuits et trois cerises. La « vanité » devient paisible jouissance des sens. Le « memento mori » est oublié un instant.

Philippe de Champaigne, Vanité (28.4 x 37.4, Le Mans, musée de Tessé)
3
Chardin, Trois pommes d’api, deux châtaignes, une écuelle et un gobelet d’argent (33 x 41, Paris, musée du Louvre)
L’intimité de ce petit tableau : sobriété, bonheur de la disposition : chaque chose, si nécessairement à sa place. L’argent coloré du gobelet, où se reflètent, déformées, les trois pommes jaune et rouge, luisantes ; le simple évasement de l’écuelle en faïence, où s’appuie la cuiller ; le cuir brillant des deux châtaignes.
12/04/2007FRAGMENTS D’UN DISCOURS MELANCOLIQUE (3)
Sur le quai il avait lancé d'un air moqueur que nous allions avoir maintenant une vraie correspondance
Je me souviens de phrases frêles dites précipitamment
D'abrupts silences
Ses yeux étaient incessamment distraits
Quand j'étais entré dans le bateau j'avais éclaté en sanglots je m'étais retourné une dernière fois il était encore là j'avais fait un petit signe de la main il y avait répondu
Je l'apercevais là-bas près de la voiture dont le capot était levé il était penché sur le moteur
Il avait démarré était parti
Le bateau dans la baie de souda partait
Je suivais des yeux la côte je nommais kalyves plaka sur la cime éloignée ne voyais plus kéfalà
Des lumières scintillèrent la nuit venue
Obscur l'aimé rivage au loin sombrait
Longtemps je regardai éperdu
09/04/2007PÂQUES

Ce matin, il faisait beau, grand ciel bleu où le soleil brillait. Les prés, les arbres, les collines baignaient dans la claire lumière de ce matin de Pâques.
Les haies d’épines, tout en fleurs, étaient revêtues de blanc comme pour fêter le Renouveau.
Je me rappelle un matin de Pâques dans la campagne de Sienne, il faisait froid, la buée perlait le long de la vitre, mais le vert des collines était d’une surprenante fraîcheur.
On était allé à Florence, où d’abord j’avais été bouleversé par le spectacle merveilleux de grands bœufs blancs attelés, ornés de rubans, couronnés de guirlandes, qui remontaient la via de’ Calzaiuoli fendant paisiblement la foule compacte.
Puis l’on s’était retrouvé sur le parvis du dôme. Et là nous avions aperçu une fusée en forme de colombe lancée depuis le chœur de la cathédrale sur un filin jusqu’au parvis où elle s’écrasait contre un char en bois, et y allumait un petit feu d’artifice.
Plus tard la neige était tombée, mais ne tenait pas, malgré le froid.
Nous avions cherché pour nous réchauffer une pizzeria près de San Spirito.
Extrême beauté de la fresque de Giotto, que j’avais alors découverte une semaine auparavant à Padoue. Composition si audacieuse : à gauche : le long du tombeau, ouvert et vide, les soldats écrasés par un lourd sommeil ; au-dessus d’eux, assis sur le rebord, deux anges, dont le subtil sourire et les mains indiquent l’événement.
A droite le « Noli me tangere » (Ne me touche pas) : Jésus apparaissant à Marie-Madeleine qui n’en croyant pas ses yeux avance les mains pour le toucher, - et lui, malgré un regard empli de pitié, l’en empêche et se retire tout à droite : vainqueur de la Mort, comme le proclame son étendard, il sort de l’espace-temps.
05/04/2007A VOTRE AVIS
que fait donc ce jeune homme, bouche ouverte et tout frétillant ?03/04/2007« J’ATTENDS QUELQU’UN » DE JEROME BONNELL.

Le titre de ce film en résume le scénario : cinq individus, dans leur présent, attendent vaguement quelque chose, qui devrait être un autre individu, - un autre qui transformerait leur quotidien.
Louis (Pierre Darroussin), patron d’un café-restaurant, nature nonchalante, espiègle et mélancolique, divorcé, lutine sa serveuse, lit pour la quatrième fois L’Education sentimentale, feint de s’étonner quand les autres s’en étonnent, retrouve le vendredi Sabine (Florence Loiret-Caille), une petite prostituée avec laquelle il s’entend bien, passe de tendres et bons moments comme feraient des amoureux, et qu’il paie.
Sa sœur Agnes (Emmanuelle Devos) est institutrice, mariée à Jean-Philippe (Eric Caravaca), un gentil journaliste qui oublie qu’il pourrait faire l’amour à sa femme. (Très jolie scène au lit où celle-ci réveille le mari en croquant une carotte crue, laquelle va servir de micro à une interview mutuelle sur leur situation conjugale !). Ils n’ont pas d’enfants.
Stéphane, (Sylvain Dieuaide) sorte d’adolescent attardé, gueule d’ange en vadrouille et chômeur, revient dans la petite ville où vivent ces personnages. Il rôde autour d’une maison, téléphone à sa locataire depuis une cabine, mais repose le combiné quand on lui parle, la suit quand elle sort avec une poussette. Par toutes sortes de stratégies minuscules, il entrera dans cette maison et parviendra à voir ce qu’il voulait voir.
Entre-temps il aura réveillé la sensualité de la belle institutrice, qui alors emmènera en forêt son gentil mari pour une promenade canaille - des plus drôles pour le spectateur.
Mais l’événement attendu est survenu pour eux : à défaut d’un bébé (peut-être), un briard confié au gentil mari dans une situation d’urgence. Survient pour Stéphane : le rejet violent, la nuit, la détresse ; pour Sabine : un bébé ; pour Louis : l’absence et le départ.
Ce qui nous vaut de belles images d’hommes qui pleurent. Darroussin, (malgré lui, malgré elle ?) renvoyé à sa mélancolie, pleure maladroitement. Il est poignant.
Sabine s’en va, mais dans le train qu’elle a pris, non loin d’elle on retrouve Stéphane, et quand Louis rentre dans son café restaurant, la dame aux trois chiens (deux westies et un bichon) (que l’on a vue traverser la scène plusieurs fois) passe, se retourne, semble hésiter, entre dans le café.
Des possibles, mais rien de plus. Quant au briard (appelé Le chien), il clôt le film de manière un peu triste et drôle : on sourit …
La mise en scène est vive, sans gesticulation inutile, révèle efficacement les caractères, articule avec clarté le déroulement de l’intrigue. Les acteurs sont étonnants de « vérité », de liberté ; en particulier Emmanuelle Devos, d’une légèreté et d’une vivacité surprenantes ; Florence Loiret-Caille, touchante de simplicité et de brusquerie ; et Jean-Pierre Darroussin, qu’on sent tellement humain, si attentif aux êtres sous son apparente nonchalance.
01/04/2007VENISE ET VICENCE (29-31 mars 2007)
Rio della Toletta
Retrouvé Venise, ce lieu hors du temps, avec cette joie simple et familière, comme si je revenais chez moi … Temps aboli : l’année écoulée semble se réduire à quelques jours d’absence …
La beauté partout pour qui sait regarder : du lieu même et de son architecture, de ses églises, de ses places, de ses palais, des entrelacs de ses ruelles … Venise sur l’eau, et le grand air de Venise …
Les monuments, emballés pour des restaurations, réapparaissent deux ans plus tard, voire davantage … Cette année, j’ai revu les Nouvelles Prisons (si blanches), et la Tour de l’Horloge avec ses deux Maures martelant les heures, et la statue équestre du Colleoni …
Mais le Palais Dario aux revêtements de marbres polychromes était emballé.
J’ai pu souvent partager à Venise mon enthousiasme pour le génie de cette ville, son absolue beauté et son extravagance …
Cette fois on pensait aussi à ceux avec qui l’on n’est jamais venu ici, avec qui l’on rêve de venir, - songeant à tout ce qu’un autre pourrait me faire connaître, à ce que moi je lui ferais découvrir … Un tel partage est une des formes les plus vives du bonheur.
Hier dans la lumière ensoleillée du soir, le flux nonchalant des passants montant et redescendant le Corso Palladio à Vicence … J’étais un de ces passants, attentif aux visages, aux allures et aux voix.
Villa Barbaro, Maser
Villa Valmarana, Vicence
Villa Valmarana, Vicence |
| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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