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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

28/02/2007

28/02/07 - 21:10

FRANCIS BACON : LES TRIPTYQUES (III 3)



Le Triptyque inspiré de l’Orestie d’Eschyle, (1981, Astrup Fearnley Collection, Oslo), l’un des derniers grands triptyques de Bacon, reprend formellement le motif de la crucifixion en le transposant dans le monde de la tragédie grecque, comme l’indique le titre.




Le Tragique s’y trouve exalté dans le panneau central, où, sur un mur vert très pale se découpe une large bande verticale cramoisie dont la couleur évoque évidemment le sang mais aussi la pourpre royale, en l’occurrence la royauté d’Agamemnon. Cette bande recouvre aussi une première estrade placée sur une seconde un peu plus large. Là-dessus se trouve assemblé un dispositif orthogonal sur lequel trône une Figure (reprise du Triptyque 1976, qui évoquait Prométhée assailli par des vautours) - corps dont on reconnaît la jambe gauche et dont le haut du buste rappelle une croupe. La Figure semble se pencher vers l’avant, au-dessus d’un plat rond ou un miroir concave dans lequel elle se reflèterait. On discerne aussi, de travers, une épine dorsale devant une cavité rougeoyante à l’emplacement du cœur. Un caillot de sang paraît être craché …

On pense donc à Prométhée. Dans une autre tragédie d’Eschyle, ce dieu, puni pour avoir apporté le feu aux hommes, est enchaîné sur un rocher, avant qu’un aigle lui dévore le foie sans cesse renaissant.
On pense surtout au Roi Agamemnon, à qui son épouse Clytemnestre ne pardonnera pas d’avoir sacrifié leur fille Iphigénie pour que la flotte grecque puisse démarrer et partir vers Troie. C’est pourquoi Clytemnestre, à son retour massacre à coups de hache Agamemnon. C’est la tragédie des Atrides, où le sang versé appelle la vengeance, puisque à son tour, Oreste, pour venger son père tue sa mère.

L’image de Bacon, suggère un meurtre sacralisé, un sacrifice, un supplice, - et montre, exhibée, la chair meurtrie de l’homme.

A gauche comme à droite, sur le prolongement du mur vert très pale, s’ouvre symétriquement sur le vide obscur une porte à bouton doré. Devant celle-ci toujours symétriquement, s’agencent les arêtes d’une cage en verre dont l’avant serait courbe.

A gauche, sur l’arête supérieure, est suspendue l’Erinye, - sorte de monstrueux poulpe à deux petites pattes parallèles, avec un long aiguillon fiché à l’arrière de la tête et portant une plaie sanglante d’où gicle un épais filet de sang - incarnation du meurtre d’Agamemnon. En dessous, et de derrière la porte (selon la logique du rêve) se répand et s’efface en même temps un sang noirâtre …

Le sang versé appelle la Vengeance, - l’Erinye, celle qui tourmente et torture de son remords les criminels.

A droite, dans la cage en verre, semble pivoter à la charnière de la porte la forme aux muscles saillants d’un corps masculin, dont les bras atrophiés rappellent les deux petites pattes parallèles du monstre à gauche. Le corps se prolonge sur le sol par un double écoulement rosâtre qui se confond vers l’avant.

L’image est mystérieuse, un corps d’homme sans tête aux bras atrophiés … Peut-être s’agit-il de l’Erinye qui s’est métamorphosée en Euménide, c'est-à-dire en divinité Bienveillante, principe supérieur selon lequel désormais le criminel n’est plus châtié immédiatement par la Vengeance, mais est jugé en conscience et sereinement par un tribunal humain.

22/02/2007

22/02/07 - 21:16

FRANCIS BACON : LES TRIPTYQUES (III 2).

1


Le 24 octobre 1971, s’ouvrait au Grand Palais une rétrospective de l’œuvre de Francis Bacon.

L’avant-veille, celui-ci rentre à son hôtel, rue des Saints–Pères.



Dans la chambre, il découvre son amant George Dyer, affaissé sur la cuvette des WC. Il s’est suicidé avec un mélange d’alcool et de médicaments.

Cet événement bouleverse Bacon et l’inspirera dans la réalisation de trois triptyques qui comptent parmi ses chefs d’œuvre.

Le second, le Triptyque, Août 1972 (Tate Gallery, Londres) est probablement son œuvre la plus poignante.



A gauche, se détachant sur l’obscurité d’une embrasure, la silhouette nue de George Dyer est assise sur une chaise. La tête est dirigée vers la droite, yeux clos, le bas du visage comme tuméfié ; la jambe gauche est posée sur l’autre.
Mais toute une partie du torse et des bras est absente, comme absorbée par l’ombre noire de l’embrasure, - tandis que la jambe droite semble s’être confondue au gris du sol.
De la chaise dégouline une masse ectoplasmique rosâtre qui semble résorber les parties évanouies du corps. Une épaisse giclure blanche coule le long du pied droit et disparaît avec la jambe gauche.

Au centre, sur le seuil de l’ouverture et menaçant de basculer dans l’ombre noire, se débat l’étreinte orgasmique de deux corps. Bacon reprend une image qu’il a déjà utilisée plusieurs fois, une photo de Muybridge montrant deux lutteurs au moment où l’un plaque l’autre au sol.
Une tache mauve rosé ovale se répand de dessous les corps.

A droite, le lieu est exactement symétrique du premier panneau, et sur l’ombre noire se détache une silhouette assise dans la même position qu’à gauche, mais c’est la jambe gauche qui est posée sur l’autre. La tête yeux clos, un peu penchée, évoque plutôt Francis Bacon lui-même.
De la jambe repliée se forme une excroissance ectoplasmique ou de matière osseuse rose et bleuâtre.

Ce triptyque mêle comme dans un rêve l’accablement d’une veillée funèbre, l’idée de la décomposition des corps, et le souvenir obsédant du désir accompli.


2


Aussi bouleversant, le Triptyque, mai-juin 1973 (Collection particulière, Suisse).



L’espace est exactement le même dans les trois volets : un sol gris beige, un mur droit cramoisi s’ouvrant sur une pièce plongée dans l’obscurité. Au bord gauche du chambranle à gauche, au bord droit du chambranle à droite, un interrupteur électrique.

A gauche, dans l’ombre noire, assise sur une cuvette en faïence, une silhouette nue est effondrée, le dos rond, la tête sur les genoux. Tache rouge sur l’oreille, disque blanc au genou, giclure blanche au talon, comme un aiguillon. Sur le sol, une flèche épaisse et courte est dirigée vers la cuvette. L’ombre déborde un peu le seuil.

Au centre, la tête d’un homme et le haut du torse sortent de l’obscurité que n’éclaire pas pourtant une ampoule électrique au reflet jaune. Les yeux sont clos, la bouche se dédouble, des traces rouge orangé tachent le visage livide dont la tempe et la pommette gauches brillent. Presque à hauteur du sol, débouche un conduit. Du lieu obscur, déborde le seuil et se répand comme un liquide noir une ombre dessinant vers l’avant le contour d’une chauve souris renversée, deux ovales noirs de part et d’autre d’une forme munie de deux appendices parallèles.

A droite, le torse se projetant sur un lavabo, un homme yeux clos vomit des caillots de sang. Une longue et fine giclure blanche part de l’oreille comme un lasso et s’arrondit écrasée au-dessus des épaules. Sur le sol une flèche épaisse indique le lavabo. L’ombre déborde le seuil.

Ce triptyque est très dépouillé, frontal, - rien ne distrait le regard de ces épiphanies surgies de la nuit des morts comme pour une commémoration funèbre.
La grandeur de l’évocation impose le silence.

22/02/07 - 00:35

QUELQUES JOURS A PARIS (17-20 février 07)




Jardin du Palais-Royal.



Musée des Arts Premiers, Quai Branly.



Jardin des Tuileries.

21/02/2007

21/02/07 - 00:28

FRANCIS BACON : LES TRIPTYQUES (III 1).

1


Le triptyque a d’abord été un dispositif de composition religieux, qui plaçait au centre de trois volets pour le magnifier l’un des grands événements de l’Evangile, et en particulier la Crucifixion.
Aussi le triptyque a-t-il pour effet une dimension solennelle voire sacrée qui en impose.

Le premier triptyque peint par Bacon est constitué des Trois études de figures au pied d’une crucifixion de 1944. L’artiste n’a pas représenté le crucifié, ne retenant que trois êtres exprimant leur douleur : l’un à gauche sur une sorte de piédestal, omoplates arrondies, se recroqueville. Le second au centre, placé juste derrière le piètement d’une table, tient de l’autruche, sorte de Marie-Madeleine se voilant la face et criant. Le troisième est plus impressionnant et jette l’effroi : animal planté sur une jambe unique, le cou tendu, hystériquement il hurle, bouche dentée grande ouverte.



Il s’agit des trois Erinyes, - les Chiennes du Remords, figures sacrées qui poursuivent Oreste pour son crime (afin de venger son père, il a tué sa mère). Cette trilogie d’Eschyle, l’Orestie, était l’une des références fondamentales de Bacon. D’ailleurs, l’un de ses derniers grands chefs d’oeuvre sera le Triptyque inspiré de l’Orestie d’Eschyle, de 1981.

Avec les Trois études de figures au pied d’une crucifixion le peintre a manifestement découvert une forme qui lui est propre : désormais les trois panneaux composant un triptyque auront toujours les mêmes dimensions : 198 cm x 147 cm.

Bacon reprend cette forme en 1962 avec le triptyque intitulé Trois études pour une crucifixion (The Guggenheim Museum, New York).



Dans chacun des volets latéraux, une carcasse de viande (évoquant Le Bœuf écorché de Rembrandt et déjà exaltée dans Peinture, de 1946 (198 x132, The Museum of Modern Art, New York)) se trouve exhibée, impressionnante.

L’espace y est défini par un mur courbe rouge sang (et des ouvertures noires, sauf dans le dernier volet) tandis que le sol est rouge orangé.

Dans celui de gauche, - écartées, deux moitiés de carcasse sont posées sur le plateau d’une table et vues de dessus. Debout derrière, deux personnages sont comme pris dans un mouvement de toupie et semblent figurer des témoins.
Dans le volet central, sur un lit, un corps aux jambes recroquevillées a été massacré : le crâne éclaté a la bouche entrouverte.
Dans celui de droite, au milieu, contre une large planche verticale, une gigantesque carcasse est suspendue la tête en bas, bouche ouverte. (Bacon dit qu’il s’est inspiré du Christ de Cimabuë, qu’il a renversé). La viande semble dégouliner et s’agglutiner au pied de la planche. Derrière, un motif d’os allongés, articulés entre eux, forme un vague cercle.

En 1965, Bacon a réalisé un autre triptyque intitulé Crucifixion (Staatsgalerie Moderner Kunst, Munich).

Ce que Bacon met en scène dans ces triptyques, c’est sa vision tragique de la condition humaine, bien qu’il se soit toujours gardé de le dire. Les quartiers de viande rappellent la violence de la mise à mort, - et leur crudité, image des grands événements de la vie, touche d’autant plus directement le système nerveux.

16/02/2007

06/02/2007

06/02/07 - 20:18

PARLER DE SOI








1


Je ne parle pas facilement de moi.

Il m’arrive de le faire, et volontiers, mais le départ est difficile, - embarrassé que je suis par une exigence double et contradictoire : autant qu’il est possible je veux être vrai, honnête, sincère quant à cette parole sur soi ; mais aussi s’impose à moi une exigence de délicatesse : je ne veux pas être indiscret en imposant à l’autre mon être intime.

Ainsi mon article « Francis Bacon : le cri (II)», je le concevais, certes, comme le second volet d’un ensemble de trois sur ce peintre - ou plus précisément sur ce qui me touche dans son œuvre ; mais un mobile plus profond me poussait, que j’avais formulé et que j’ai censuré.

Car Bacon chassé par son père lorsque celui-ci découvre son homosexualité, - d’une certaine manière parle de moi, dramatise une scène que j’ai vécue vers ma quinzième année.

Un jour d’été, je me trouve dans la cuisine le dos à la fenêtre grand ouverte au troisième étage, en face de mon père et de mon oncle (son beau-frère) qui parlent entre eux. Je les écoute. Soudain mon oncle me regarde et s’adressant à mon père :
- Tu ne trouves pas que ton fils, il est un peu tapette ?
- Si c’était le cas, je le tuerais …


2


J’ai le souvenir d’une petite enfance heureuse. J’étais souvent avec mon père, qui m’apprenait des noms de plantes, de fleurs, d’arbres … J’aimais pouvoir nommer.
Mon père avait un vieux Larousse tout dépenaillé (dont la vignette figurant l’Hercule Farnèse informa mon désir sexuel), le seul livre de la maison, qu’il utilisait pour faire des mots croisés et dont il m’apprit l’usage.

A mon adolescence, la situation s’est rapidement dégradée. Mon père était autoritaire, colérique, violent, - moi hypersensible, obstiné (« une vraie tête de Holz ! »), rancunier … Je me suis mis à le craindre.

Je n’ai pas le souvenir de moments où nous ayons eu alors une connivence quelconque … Il ne s’occupait plus de moi, m’emmenait le dimanche au stade où il ne manquait pas un match de football, me laissant me promener dans les prés alentour (j’y cueillais des pâquerettes, plus tard rêvassais, - et, dans les roseaux au bord de la rivière, j’eus aussi quelques épisodes de sexualité adolescente avec un camarade qui nous accompagnait).

C’est pourquoi je suis surpris quand des amis me parlent de ces dialogues qu’ils ont avec leur père. Moi, je n’en ai jamais eu. Comme si cette phrase «- Si c’était le cas, je le tuerais … » m’avait à jamais coupé la parole.


3


J’ai maintenant une relation très affectueuse avec mon père, et même de complicité. J’apprécie sa jovialité et son humour, et à cet égard nous nous entendons bien.

Mais je suis incapable d’un vrai dialogue avec lui, d’un échange où je parlerais de moi, où il m’écouterait et me répondrait vraiment.
Lorsque dans une discussion nous ne sommes pas d’accord, aussitôt l’affrontement surgit, mon père s’emporte, je réplique, le ton monte. Alors je suis au bord des larmes, désespéré qu’il ne m’écoute pas, - qu’il ne m’ait jamais écouté … Et lui, je vois bien qu’il est en plein désarroi, qu’il a conscience que je souffre. Il se débat, empêtré dans sa propre histoire.

Voilà pourquoi j’ai tant de difficulté à prendre la parole pour parler de moi, - comme si je devais à chaque fois me battre pour la prendre.
Comme si au moment où la personnalité se forme (quand le père libère son fils du lien maternel et le fait accéder au symbolique de la parole) - mon père me l’avait refusée parce qu’il ne supportait pas que je sois pédé.

Francis Bacon a peint le cri.

Moi, j’essaie d’écrire.

Ecrire la peinture.






04/02/2007

 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13