J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

06/12/2006

06/12/06 - 21:32

DÜRER : MELENCOLIA I



Le temps semble suspendu.

Lumière crépusculaire que transperce une comète. Arc-en-ciel.

Mer étale.

Silence pesant.

J’admire cette gravure depuis longtemps. Et l’énigme qu’elle semble poser s'avère insoluble. Hartmut Böhme répond finement : « Il faut considérer l’histoire de l’interprétation de la Mélancolie comme une chaîne d’ébauches de significations, qui, dans son échec à saisir une acception globale, porte elle-même les traits du syndrome mélancolique décrit par Dürer dans son œuvre. »

Mais c’est surtout l’image de l’abattement qui me touche.

La mélancolie, selon la médecine antique est due à la trop grande abondance de bile noire dans le corps, l’une des quatre humeurs qui déterminent les quatre tempéraments.
Il existe de nombreuses représentations du typus melancholicus par des artistes du Moyen Age. Celui-ci est caractérisé par la morosité, la paresse, l’avarice, - et la tête appuyée sur le poing gauche en est le trait emblématique.

A la Renaissance le philosophe néoplatonicien de Florence, Marsile Ficin considère que Saturne (la planète qui régit l’humeur mélancolique) peut susciter le furor divinus, autrement dit l’inspiration divine : la mélancolie se trouve alors valorisée, puisque grâce à elle le mélancolique peut révéler son génie créateur dans les divers domaines de l’artisanat et de la technique.

C’est par les écrits d’Agrippa von Nettesheim (qui reprend et développe le concept d’une melancholia generosa (mélancolie noble) que Dürer a connu ces idées.
Cependant il s’en démarque.

L’artiste représente une allégorie de la Mélancolie, dont les ailes peuvent symboliser les élans de l’esprit pour s’élever, pour exercer son génie dans les différents champs de la connaissance et en particulier dans la spéculation philosophique.

Mais les ailes sont repliées - inactives. Le corps du personnage, quelque peu replié sur lui-même, exprime l’abattement, la prostration, l’incapacité à s’extraire de l’inertie, - la volonté d’agir étant comme empêchée par le sentiment que tout est vain …
La tête est appuyée sur le poing. L’autre main (posée sur un livre à fermoir) tient distraitement un grand compas.
Mais le regard, suréveillé, reste fixé sur quelque horizon …

Peut-être le personnage est-il absorbé, comme le pense Hartmut Böhme, dans une sombre méditation sur l’impuissance de l’homme à savoir totalement : il prend conscience « qu’il est un sujet avec un esprit limité, et qu’il crée ce qu’il peut créer, dans la connaissance de ces limites ».

Parallèle au génie ailé, - assis sur une meule appuyée contre un mur, un angelot, yeux baissés, tient dans sa main gauche une tablette qu’il grave avec un poinçon tenu dans sa main droite : « il est l’image des prémices d’un savoir et d’un savoir-faire insoucieux. »

Au-dessus d’eux, accrochés aux murs d’un petit édifice, des instruments de mesures : la balance, le sablier, la cloche.

A leurs pieds, un grand chien dort, recroquevillé, - et dispersés, divers outils évoquent l’artisanat, les domaines où la melancholia generosa incite à créer : un brasero où chauffe un récipient, un énorme bloc de pierre de forme géométrique irrégulière : un rhomboèdre, un marteau, un rabot, une scie, une règle, des pointes, et l’extrémité d’un soufflet caché par la robe.

En haut à gauche une sorte de monstre mi-chauve-souris, mi-saurien, semble porter un cartouche (dont le contour évoque ses ailes, en sorte qu’il se confond avec elles) portant le titre Melencolia I.

(On pourra écouter de Purcell, Music for a while, chanté par Alfred Deller)

commentaires

06/12/06 - 21:54

Le problème de toute création. je connais pas cette interprétation de Böhme serait-il possible d'en avoir les références ? Merci d'avance! Je ne connais que celle de Panofsky!

06/12/06 - 22:36

"DÜrer, Melencolia I / dans le dédale des interprétations", 1990, Editions Adam Biro,(Collection "un sur un").

Ce petit livre est remarquable, car c'est une synthèse critique très étayée des interprétations les plus connues de la gravure de Dürer (avec une iconographie très intéressante).

07/12/06 - 13:31

Je vous remercie bien monsieur

07/12/06 - 23:51

On peut aussi écouter Joe Dassin ;

"Siiii tu t'appeeeeelles Mélancoliiiiiie,
Si la viiiiie, n'est pluus qu'une haabituuuuude…"

Mais de préférence sur instruments d'époque.

08/12/06 - 23:24

Euh ... Finalement, on n'écoutera rien du tout !

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13