27/11/2006REMBRANDT, « LES TROIS CROIX », 1653 ; et c. 1661 (38.5 x45 cm)
On a vu tous des Crucifixions - certaines, nombreuses, stéréotypées, d’une insignifiance absolue - ou d’autres, dramatiques, comme celle du Tintoret (à Venise), ou déchirantes ; par exemple, celle de Grünenwald (à Colmar).
Les Trois Croix de Rembrandt sont unanimement considérées comme un des chefs d’œuvre de la gravure. Cette oeuvre existe sous quatre états, c'est-à-dire qu’après la première impression, l’artiste a retravaillé sa plaque par trois fois, utilisant la pointe sèche et le grattoir pour effacer, et modifiant quelque peu le sens de la scène, surtout lors du quatrième état.
Le premier offre la particularité d’être imprimé sur du parchemin en sorte qu’il a une lumière légèrement dorée, des noirs plus veloutés, des tailles (les traits creusés dans le métal par l’aiguille ou le burin) moins dures.
Dès ce premier état, l’image est magnifique par l’invention, la mise en scène de l’action : un cône (tronqué) de lumière tombant d’en haut éclaire les protagonistes : Jésus, cloué sur la croix, - entre le bon larron, à sa droite, et le mauvais à sa gauche (dont le corps semble se cabrer dans un ultime sursaut de révolte).
Entre Jésus et le bon larron, des soldats romains à cheval surveillent et semblent maintenir l’ordre. Mais l’un d’entre eux est descendu de sa monture, s’est agenouillé, écarte les bras, étonné, contemple le supplicié . De l’autre côté, on reconnaît Marie-Madeleine au pied de la croix. Plus à l’écart, saint Jean, visage et bras levés, exprime son affliction ; devant lui la mère du crucifié, Marie, est effondrée parmi d’autres femmes.
Au premier plan, deux hommes enturbannés, s’enfuient, suivis d’un chien qui court.
A gauche, la foule en tumulte, une femme s’aplatit sur le sol ; un homme cache son visage dans sa main droite.
Mais ce qui saisit davantage, c’est l’extraordinaire dramaturgie de la lumière, - éclairage venant d’en haut, dont la source est hors champ, - lumière métaphysique qui donne sa vraie dimension à l’événement.

La plaque du quatrième état est complètement modifiée : l’un des deux centurions a disparu, l’autre est dessiné de façon plus carrée. Le cheval du centurion agenouillé (qui semble maintenant se prosterner) a disparu aussi ; à sa place et en sens inverse, un personnage à haut chapeau assis sur son cheval (inspiré d’une médaille de Pisanello). Derrière lui, un cheval se cabre. A droite le mauvais larron est désormais caché par un grand pan d’obscurité. Au premier plan, l’un des deux personnages en fuite a été effacé. Le corps de Jésus a été retravaillé, paraît illuminé.
Rembrandt supprime l’anecdotique, souligne ce que le drame a d’essentiel : la mise a mort d’un innocent, quelqu’un qui ne nuisait en rien à personne, et qui a été injustement condamné.
La lumière est tout autre : les ténèbres se répandent sur toute la scène verticalement en longs rais noirs qui parfois s’entrecroisent. La vision devient apocalyptique, répond exactement aux versets de Saint Luc : Or il était environ la sixième heure, et il se fit des ténèbres sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure ; et le soleil fut obscurci ; et le voile du Temple se déchira par le milieu ; et Jésus, criant à haute voix, dit : Père, entre tes mains, je remets mon esprit ! Et sur ces mots, il expira.
(Tel l’un de ces corps qui soudain surgit de l’eau bouillonnante, - dans l’impressionnante vidéo de Bill Viola, Five Angels for the Millenium 2001), - dans son isolement tragique, illuminé, les bras levés, le crucifié émerge de l’obscur chaos. |
| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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27/11/06 - 20:51
Dans le premier état, le drame s’impose dans le cône de lumière. Quelques traits minutieux, au plus près des personnages. Le visage d’un larron est noirci, celui d’un personnage, sur la gauche, est un ovale vide. L’homme à genoux est figuré en détails et la femme qui se trouve à sa droite est juste esquissée, tout comme d‘autres personnages dans la lumière. Les corps des larrons sont affaissés. Jésus semble encore en vie, parle-t-il ? A droite de sa croix, un type, bouche ouverte, les mains en porte-voix. Est-il en train de railler ?
A gauche, des personnages dans l’ombre. Que font-ils ? je ne sais. Quand j’aborde cette image, je me fonds dans leur groupe... Attendons et voyons. Bourreaux, provocateurs, spectateurs, croyants, ils y sont tous.
Le dernier état est terrible. J’ai l’impression qu’il s’est chargé du poids de la vie, qui sont les malheurs. Comme si l’artiste posait une question : qu’y a-t-il entre la mort et moi ? L'attente de la mort...
preston