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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

23/11/2006

23/11/06 - 23:18

POUSSIN, "LES BERGERS D’ARCADIE", c. 1638



Dans mon Lagarde et Michard XVIIème siècle, que j’avais comme Manuel de Littérature en Seconde, se trouvait, sur deux pages, une reproduction en couleurs d’un tableau de Poussin : Les Bergers d’Arcadie, avec ce commentaire : Harmonie de la composition, netteté du dessin, prédominance de l’éternel humain : avec cette œuvre, notre peinture classique atteint son apogée au moment où le classicisme commence à s’affirmer en littérature.
J’y admirais en particulier la symétrie de la composition, et en avais tracé les nombreux axes qui passent au centre par le doigt du berger agenouillé.

A gauche, un berger, couronné de feuillage, déhanché, de son bras étendu s’appuie sur le rebord du tombeau, le visage baissé, songeur, - comme plongé dans quelque réflexion. A ses pieds devant lui, un autre s’est à demi agenouillé, le bras droit replié, l’index de la main suivant l’inscription du tombeau, comme s’il la déchiffrait. Le doigt est exactement placé sur la lettre R de ARCADIA (indiquant ainsi la première lettre de Rospigliosi, le probable commanditaire du tableau, selon Louis Marin). Un autre berger, dans une attitude semblable mais inverse, de sa main gauche pointe l’inscription et la montre au quatrième personnage, debout à droite, une jeune femme, placée devant lui, qui lui pose sa main droite sur l’épaule, - son autre main repliée sur sa hanche gauche. Le visage de celle-ci, de profil, s’incline un peu, le regard méditatif.
Derrière le tombeau, s’élèvent les quelques arbres d’un bocage, et plus loin se découpe sur le ciel le profil de montagnes bleutées. C’est l’Arcadie, ce lieu paradisiaque des grecs, illustre pour la fraîcheur de ses vallons ombragés, où parmi les arbres et la végétation verdoyante coulent de nombreux cours d’eau : tout ce dont rêve un grec.

L’inscription déchiffrée est : ET IN ARCADIA EGO.

Poussin avait déjà traité auparavant le même thème dans un tableau aujourd’hui en Angleterre à Chatsworth. La composition en est différente : dynamique par la position oblique du tombeau. Les personnages sont disposés tout autrement, et semblent effarés. Il n’y a que deux bergers et une bergère, - le quatrième personnage étant le fleuve Alphée couronné de plantes aquatiques. Mais la différence notable est le crâne surmontant le tombeau, car ainsi l’inscription semble être les paroles mêmes du mort. Le sujet est donc un memento mori que l’on interprète aisément : Moi, qui vivais pourtant dans l’heureuse Arcadie aussi, je n’ai pu échapper à la mort. Ainsi les bergers se trouvent saisis par le spectacle hideux du crâne décharné.



Dans le tableau du Louvre, le crâne a disparu, les bergers ne sont plus confrontés à la cruelle réalité du mort : l’artiste a opéré une certaine abstraction, et il semblerait que ce soit la Mort même, qui parle : Moi, la Mort, je règne aussi en Arcadie, engageant ainsi les bergers dans une silencieuse méditation sur la fragilité du bonheur.

Et comme pour confirmer cette interprétation, l’ombre du bras et de la main qui déchiffre l’inscription sur le tombeau dessine la forme d’une faux, attribut comme on sait de la Camarde.

commentaires

23/11/06 - 23:59

Félibien commente ainsi le tableau du Louvre :

« Le tableau représente le souvenir de la mort au milieud es félicités de la vie. Le Poussin a peint un berger qui a un genou à terre et montre du doigt ces mots gravés sur un tombeau : "et in Arcadia ego". L'Arcadie est une contrée dont les poètes ont parlé comme d'un pays délicieux ; mais par cette inscription on a voulu marquer que celui qui est dans ce tombeu a vécu en Arcadie, et que la mort se rencontre parmi les plus grandes félicités.
Derrière le berger il y a un jeune homme la tête couverte d'une guirlande de fleurs, lequel s'appuie contre le tombeau et, tout pensif, le considère avec application. Un autre berger est auprès de lui ; il se baisse, et montre les paroles écrites à une jeune fille agréablement parée qui, posant une main sur l'épaule du jeune homme, le regarde et semble lui faire lire cette inscription. On voit que la pensée de la mort retient et suspend la joie de son visage. »
(Vie de Poussin, 1685)

La figure féminine est assez énigmatique, je trouve. je ne sais plus où j'avais lu une interprétation qui en faisait une allégorie de la Mort, avec déjà la main sur un des bergers. En tout cas, elle donne l'impression d'être conçue sur un autre plan que les bergers.

24/11/06 - 00:01

Au sujet du second tableau, celui de Chatsworth, il y a un autre détail. Au-dessus du tombeau, dans la pierre, il y a en fait une croix gravée. On la discerne mal dans la peinture, mais sur une gravure de l'époque faite d'après le tableau, elle est vraiment soulignée, on ne voit qu'elle ;-)

24/11/06 - 00:32

Pour la figure féminine, qui a une certaine perfection (elle fait très "top model" du classicisme !), c'est C. Lévi-Strauss qui l'interprète comme une allégorie de la Mort, qui, sereinement, inviterait les bergers à lire et à comprendre l'inscription.
Tu as raison, cette figure, parfaitement de profil, a quelque chose d'énigmatique, et semble quasiment d'une nature différente des autres.

Quant à la toile de Chatsworth, j'avais lu ça aussi : ça m'a semblé un peu Poussin initié du Da Vinci Code !

24/11/06 - 00:39

Héhé, ne parle pas de malheur ! Ce qui est certain, c'est que la gravure a interprété le tableau dans un sens chrétien traditionnel, elle surligne le "memento mori".

Merci pour la précision. La figure féminine a plus l'air d'une déesse que d'une copine des bergers, c'est certain. C'est peut-être Minerve déguisée, la bougresse ! ;-)

24/11/06 - 00:53

"La bougresse" ! Eh bé, si elle t'entends !
Mais tu as raison, elle n'en serait pas à son premier coup : regarde Les Fileuses de Vélasquez : c'est elle qui s'est déguisée en vieille femme pour confondre l'arrogance de la pauvre Arachné ...

24/11/06 - 00:59

La déesse de la Sagesse n'est pas où on l'attend. Voir notre ami le Cochon. ;-)

24/11/06 - 13:37

L'instant meurt et revit dans mon jour éternel
Et ma lèvre à ma lèvre a le goût de ces coupes
Où l'aromate amer sommeille dans le miel
Les épines des bois, les cailloux de la sente,
Les arbrisseaux armés ont dévêtu mon corps;
Je me donne au soleil sans honte et sans remords
Mais mon coeur solitaire est la pierre innocente
Où repose à jamais la chasteté des morts

O.V. de L. Milosz

24/11/06 - 18:35

moi qui passe ici souvent, moi qui n'ai pas cette culture et vous admire, je voulais seulement laisser ici la trace de mes remerciements et aussi la promesse de revenir toujours.

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13