03/11/2006REMBRANDT, « LA LUMIERE DE L’OMBRE », A LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE.Vu le week-end passé trois expositions passionnantes sur Rembrandt.
Les deux premières, à la BN et au Petit Palais, sont consacrées aux gravures, la troisième, au Louvre, à des dessins.
La gravure telle que Rembrandt l’a pratiquée prend des formes très variées et manifeste l’invention, la liberté le savoir-faire virtuose de l’artiste. Ce qui m’a tout particulièrement intéressé, et que montre admirablement l’exposition à la BN, c’est comment, après avoir tiré plusieurs épreuves, souvent Rembrandt retravaille sa gravure à la pointe sèche et au burin, - c'est-à-dire directement sur le cuivre, sans avoir recours au bain d’acide : ainsi peut-il modifier considérablement les expressions de ses portraits, - ou, par exemple, magnifier le tragique d’une scène comme la crucifixion en effaçant des personnages au grattoir et en plongeant des parties de la scène dans l’ombre.
Je voudrais présenter quatre autoportraits qui m’ont particulièrement plu.

Le premier, de très petit format (50 x 43 mm), intitulé aux yeux hagards date de 1630.
Il surprend par l’air stupéfait, - ou faussement surpris du personnage, expression que renforce la torsion du cou et l’éclairage venant d’en haut à gauche. La "figure" est d’une extraordinaire vivacité.

Le second, à la bouche ouverte (un peu plus grand : 81 x 72 mm), est de la même année.
Les cheveux sont ébouriffés, le front se contracte entre les arcades sourcilières, renforçant l’expression de la bouche ouverte d’où semble s’échapper un cri de colère, ou de souffrance, voire d’horreur.
Le clair obscur partage violemment les deux côtés du visage en sorte que le droit est quasiment plongé dans l’obscurité. Seul se discerne le point noir de l’œil. La tête est comme rentrée dans les épaules, dans un mouvement instinctif pour se protéger d’une menace. Enfin l’ombre portée à gauche donne de la profondeur et dramatise ainsi l’espace de l’autoportrait.
Ces deux gravures ont certainement un caractère expérimental. Le maître (il n’a pourtant que 24 ans !) s’essaie à l’expression physionomique de sentiments divers, et utilisera ces figures dans des compositions ultérieures.

Ce troisième autoportrait appuyé sur un rebord de pierre est tout autre. Il date de 1639 et mesure 205 x 164 mm : l’importance du format, le luxueux costume qu’évoque l’ampleur de la manche gauche (directement inspiré d’un portrait de Titien et de celui de Balthasar Castiglione par Raphaël), le large béret plissé au bord, tout cela suggère un statut considérable. Rembrandt a 33 ans, il est reconnu, il est riche, il est heureux. C’est cela qu’il veut signifier. Le personnage en impose. Et de manière un peu arrogante, il tourne le visage, de face fixant le spectateur droit dans les yeux : il sait qu’il est un grand artiste.

Ce quatrième autoportrait Rembrandt gravant ou dessinant près d’une fenêtre, de nouveau, est très différent. L’œuvre, d’un format plus modeste que la précédente (160 x 130 mm), date de 1648. L’artiste s’est représenté en tenue de travail, tenant en main un crayon ou une pointe, et fixant le miroir : il est tout entier occupé à se scruter : il cherche à se connaître lui-même, - l’air sérieux et réfléchi.
Dans ce premier état de la gravure, l’homme montre une sorte de tristesse résignée : âgé de 42 ans, il a perdu sa première épouse Saskia, il a un fils en bas âge, Titus, les difficultés financières apparaissent, dues à des achats somptueux.

Dans ce second état, Rembrandt a modifié quelque peu l’expression du visage : le regard paraît plus résolu, la bouche plus volontaire. Malgré sa touchante sobriété, le portrait vise une clientèle qu’il ne cherche plus toutefois à séduire par sa virtuosité ou son statut social d'artiste reconnu. Dans sa puissance d’expression, cet autoportrait est certainement une des œuvres les plus réussies de l’art de la gravure.
Au XVIIème siècle, le mot autoportrait n’existe pas. Le peintre apprend à se dessiner, à se peindre pour étudier sur son visage les effets des « passions ». Autrement dit il s’agit moins d’exalter l’individu dans son caractère unique, comme le feront plus tard les artistes romantiques, que de découvrir par ce regard sur soi « la forme entière de l’humaine condition», comme l’écrivait Montaigne.
On connaît une trentaine de gravures et une quarantaine de peintures où Rembrandt s’est figuré : chaque œuvre est certes étroitement liée à la technique utilisée, permettant ainsi à l’artiste d’exercer son savoir-faire dans celle-ci avec autant de diversité que de liberté, - mais Rembrandt de plus en plus laisse voir dans ses autoportraits une bouleversante humanité.
Ainsi au Louvre entrant à l’exposition de ses dessins, l’autoportrait peint de 1660 qui accueille le visiteur m’a ému me laissant au bord des larmes : dans cette peinture magnifique par son format généreux et par ses chaudes tonalités, le visage de l’artiste exprime avec son regard ouvert et si attentif toute la compassion, toute l’intelligence, toute la sensibilité dont l’homme était capable.
 |
| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
 |
03/11/06 - 10:28
Gratias tibi : je découvre les deux premiers portraits, bien surprenants en vérité !
lebobogentilhomme