HUMEUR : LE GOUT DE ZOLA
Avant tout, affirmer que j’admire le courage et l’efficacité de Zola dans l’affaire Dreyfus, et non moins la double vie qu’il a su mener avec son épouse et avec sa maîtresse.
Il sera question ici du goût de l’écrivain, et en particulier de celui-ci dans une page de son roman L’Oeuvre, publié en 1886.
Voyez d’abord Le Déjeuner sur l’herbe de Manet : dans un sous-bois sur l’herbe sont assis trois personnages dont les attitudes sont directement inspirées d’une gravure de Raimondi (un artiste de la Renaissance) représentant une nymphe et deux divinités aquatiques.

De ces trois figures de la mythologie, Manet fait trois personnages modernes : une jeune femme déshabillée (ce n’est pas un nu académique), dont la robe bleu pâle sert de nappe aux victuailles du pique-nique, et qui n’a pas froid aux yeux, - fixant sans insolence le spectateur ; à son côté et en face d’elle, détendus, deux hommes élégants (vestes brune et noire, cravates, canne de dandy) causant ensemble. Derrière eux plus loin, une autre jeune femme, courbée, semble se laver les jambes dans une rivière. L’intimité entre les trois personnages du premier plan n’a rien de débraillé, rien de racoleur. Morceau magnifique de la nature morte en bas à gauche, nu tranquille, qui ne pose pas, élégance bohème des deux hommes : un chef-d’œuvre aussi vif qu’élégant.

Or dans son roman L’Oeuvre, Zola s’inspire du tableau de Manet pour décrire une peinture de son personnage central, Claude Lantier, - intitulée : Plein air. Le paysage décrit est le même que celui du Déjeuner. Puis, «Là, sur l’herbe, au milieu des végétations de juin, une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge ; et elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d’or qui la baignait. » On appréciera déjà le changement d’attitude de la jeune femme nue de Manet : c'est Olympia au travail. Continuons : « Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde, également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des feuilles, deux adorables notes de chair. » Ainsi la jeune femme courbée qui est au fond du tableau se dédouble et devient dans le texte de Zola une fausse lutte entre femmes, avec gouzis gouzis : un banal fantasme d’hétéros. On appréciera surtout l’adjectif qualificatif : « deux […] petites femmes ». Enfin : « Et, comme au premier plan, le peintre avait eu besoin d’une opposition noire, il s’était bonnement satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d’un simple veston de velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main gauche, sur laquelle il s’appuyait, dans l’herbe. » Peut-être en effet vaut-il mieux ne pas voir ce que fait sa main droite devant une telle scène ...
Ou bien Zola montre l’œuvre d’un peintre raté, et il en étale le mauvais goût, ou bien, et cela me paraît plus vraisemblable, il transforme l’œuvre de Manet en morceau naturaliste constitué à son insu des clichés érotiques de l’époque, comme, par exemple ceux du tableau d’Alexandre Hirsch, intitulé La Nuit (1875).
Regardez Manet, lisez Zola, et jugez ; si, il faut juger : il faut apprécier ce que vaut l’art de Manet, ce que vaut l’art de Zola : c’est ainsi que l’on forme son goût.
Pour moi, le peintre est fin, libre, dégagé ; le romancier, lui, est kitsch.
07/10/06 - 19:09
joli travail ! mais la méthode comparatiste sur la gravure peut se prolonger jusque dans l'art antique...
lovemaker