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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

07/10/2006

07/10/06 - 19:05

HUMEUR : LE GOUT DE ZOLA


Avant tout, affirmer que j’admire le courage et l’efficacité de Zola dans l’affaire Dreyfus, et non moins la double vie qu’il a su mener avec son épouse et avec sa maîtresse.

Il sera question ici du goût de l’écrivain, et en particulier de celui-ci dans une page de son roman L’Oeuvre, publié en 1886.

Voyez d’abord Le Déjeuner sur l’herbe de Manet : dans un sous-bois sur l’herbe sont assis trois personnages dont les attitudes sont directement inspirées d’une gravure de Raimondi (un artiste de la Renaissance) représentant une nymphe et deux divinités aquatiques.



De ces trois figures de la mythologie, Manet fait trois personnages modernes : une jeune femme déshabillée (ce n’est pas un nu académique), dont la robe bleu pâle sert de nappe aux victuailles du pique-nique, et qui n’a pas froid aux yeux, - fixant sans insolence le spectateur ; à son côté et en face d’elle, détendus, deux hommes élégants (vestes brune et noire, cravates, canne de dandy) causant ensemble. Derrière eux plus loin, une autre jeune femme, courbée, semble se laver les jambes dans une rivière. L’intimité entre les trois personnages du premier plan n’a rien de débraillé, rien de racoleur. Morceau magnifique de la nature morte en bas à gauche, nu tranquille, qui ne pose pas, élégance bohème des deux hommes : un chef-d’œuvre aussi vif qu’élégant.



Or dans son roman L’Oeuvre, Zola s’inspire du tableau de Manet pour décrire une peinture de son personnage central, Claude Lantier, - intitulée : Plein air. Le paysage décrit est le même que celui du Déjeuner. Puis, «Là, sur l’herbe, au milieu des végétations de juin, une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge ; et elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d’or qui la baignait. » On appréciera déjà le changement d’attitude de la jeune femme nue de Manet : c'est Olympia au travail. Continuons : « Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde, également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des feuilles, deux adorables notes de chair. » Ainsi la jeune femme courbée qui est au fond du tableau se dédouble et devient dans le texte de Zola une fausse lutte entre femmes, avec gouzis gouzis : un banal fantasme d’hétéros. On appréciera surtout l’adjectif qualificatif : « deux […] petites femmes ». Enfin : « Et, comme au premier plan, le peintre avait eu besoin d’une opposition noire, il s’était bonnement satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d’un simple veston de velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main gauche, sur laquelle il s’appuyait, dans l’herbe. » Peut-être en effet vaut-il mieux ne pas voir ce que fait sa main droite devant une telle scène ...

Ou bien Zola montre l’œuvre d’un peintre raté, et il en étale le mauvais goût, ou bien, et cela me paraît plus vraisemblable, il transforme l’œuvre de Manet en morceau naturaliste constitué à son insu des clichés érotiques de l’époque, comme, par exemple ceux du tableau d’Alexandre Hirsch, intitulé La Nuit (1875).



Regardez Manet, lisez Zola, et jugez ; si, il faut juger : il faut apprécier ce que vaut l’art de Manet, ce que vaut l’art de Zola : c’est ainsi que l’on forme son goût.

Pour moi, le peintre est fin, libre, dégagé ; le romancier, lui, est kitsch.

commentaires

07/10/06 - 19:09

joli travail ! mais la méthode comparatiste sur la gravure peut se prolonger jusque dans l'art antique...

07/10/06 - 19:11

et la comparaison entre tableau et roman est très risquée...

07/10/06 - 19:16

le goût dont vous parlez est arbitraire...

07/10/06 - 19:29

La comparaison porte en fait sur les "choix" artistes du peintre et du romancier.

Pour quelles raisons "arbitraire" ?

Je pense que Manet est un grand créateur, qui s'appuie avec intelligence sur des "modèles" mais pour s'en dégager par la liberté et l'invention, tandis que Zola a pour "référents" ce qu'il y a de plus "camelote" dans son temps.

07/10/06 - 19:54

je ne comprends pas ton mot "goût" qui est un concept flou, vague incertain, et si arbitraire...Mais peut-être avait-il un goût de camelote, une vulgarité, lis ce que dit Céline de la vulgarité de Zola, ne me demande pas où cela est je ne sais plus du tout. MAis Zola est un homme vulgaire...

07/10/06 - 23:01

Oui, par rapport à cette page, aux extraits que je connais, et à La Curée, je trouve que Zola a une pensée vulgaire, c'est à dire qui flatte le plus grand nombre dans ce qu'il a de "brut", de non-réfléchi : il est "people" avant le terme.

Quant au mot "goût", certes, il est à prendre avec des pincettes, et il y a un tabou sur lui. Cependant, je suis persuadé qu'il ne se réduit pas à ce que les sociologues en ont fait.

Pour moi, il ne s'agit pas de "bon" ou de "mauvais" goût, mais d'avoir du goût ou pas, d'être parvenu à exprimer un "tempérament" travaillé par la "culture" ou pas. G. de La Tour, Poussin, Chardin, Cézanne, Picasso, Bacon, Twombly, ont un goût puissant ; toute la peinture qui repose sur un "gag", de quelque nature qu'il soit (visuel, conceptuel), n'en a pas.

Le peintre travaille d'abord avec la peinture, ou la gouache, etc, l'écrivain, avec les mots, leurs sons, les phrases, leur rythme, etc.

08/10/06 - 10:39

bin voilà ça devient plus clair...

10/10/06 - 19:18

je me suis souvent posé la question de savoir qui, passé 18 ans, pouvait encore lire Zola. Enfant de mineur, j'ai tremblé en lisant Germinal, rêvé en lisant au Bonheur des Dames, pleuré en lisant l'Assommoir, je fus captivé, émerveillé par Thérèse Raquin mais déçu de ses démons, que sais-je encore...il y a deux ans devant faire un long très long voyage, une amie me conseilla la Faute de l'abbé Mouret et mon divorce avec Zola fut là entièrement consommé. Bien sûr l'affaire Dreyfus mais Proust aussi, bien sûr cette vie double pour laquelle j'aurais plus d'aversion que d'admiration n'aimant pas les janus, bien sûr Zola, incontournable.De là à Manet un pas pas franchi ce déjeuner n'étant pas de mes préférés mais ce balcon pour lequel j'ai une admiration sans limite.
que vaut ce commentaire sans queue ni tête?

10/10/06 - 23:15

Je crois que bien des gens continuent à lire et à aimer Zola ...

J'avais entendu un collègue parler de La Curée. Et c'était la première fois que quelqu'un m'intéressait en parlant d'un roman de Zola. Or la lecture de ce texte m'a profondément ennuyé : tout est lourd !

Je partage complètement ton enthousiasme pour Le Balcon de Manet : cette toile est d'une extraordinaire poésie avec ses trois personnages aux regards rêveurs perdus dans le vague. Toile certainement plus personnelle, et plus réussie que Le Déjeuner (qui pourtant l'est déjà pas mal).

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13