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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

19/09/2006

19/09/06 - 23:10

"CEZANNE EN PROVENCE" A AIX (III)




J’avais à peine franchi le seuil de la dernière salle consacrée à la Montagne Sainte Victoire (cette montagne des environs d’Aix, « toujours recommencée ») que j’étais pris d’une vive émotion, apercevant les six ou sept tableaux qui la figuraient.

Tous manifestaient une absolue réussite, quelque chose d’étonnant dans la diversité alors que chacun présente la montagne presque sous le même angle.
En effet, il ne s’agit pas d’une série, comme, par exemple les Cathédrales de Rouen de Monet : chaque tableau ici possède ses propres lois d’exécution, - une facture particulière.

Dans la représentation des « sensations colorantes », chaque oeuvre montrait une aventure, - aboutie.





L’exemple le plus remarquable en est celui de la Pearlman Foundation (Princeton University Art Museum, 83,8 x 65,1). Le tableau tire sa force d’une tension fondamentale : bien que d’un format vertical, il est composé horizontalement de trois bandes de hauteurs inégales.
La première en bas, ocre, indéfinie, figure le premier plan - peut-être un champ - d’où s’élancent les troncs esquissés de trois arbres qui mènent le regard au second plan, très coloré.
Celui-ci constitue la seconde bande, beaucoup plus haute, - qui représente la plaine et la vallée de l’Arc. Les touches sont mouvementées, la plupart verticales, formant une sorte de mosaïque. Les verts, les bleu sombre et l’ocre y dominent. On y discerne les pentes de quelques toits, le parallélépipède d’un bâtiment, et au fur et à mesure de l’éloignement, les taches d’ocre évoquant des maisons se fondent aux verts de la végétation.
Dans l’espace de la troisième bande la Sainte Victoire s’élève, en tons plus clairs où les bleus dominent, et se profile sur le ciel tumultueux, formé de larges touches obliques à droite, plus fluides et plus libres à gauche. Le blanc de la toile préparée apparaît çà et là, - aérant le ciel.





Et dans les autres tableaux, celui du Kunstmuseum de Bâle ou celui du Musée Pouchkine, à Moscou, - le premier plan disparaît, le regard plonge tout de suite dans un foisonnement de touches fragmentées, très contrastées. Les œuvres sont quasiment abstraites, même si Cézanne laisse subsister vers l’avant un groupe de bâtisses qui semblent rappeler la réalité.

Je sais qu’en apercevant ces tableaux j’ai été soudain ému comme s’ils manifestaient clairement la réussite absolue d’une vie.
Mais de cette émotion, j’ai perdu l’ébranlement, la vivacité, la vibration …

Et je me demande maintenant si je ne préfère pas les premières vues de la Sainte Victoire, en particulier celle du Courtaud Institute dont j’avais, avec Le Vase bleu, découpé une reproduction que j’avais épinglée sur un mur de ma chambre, adolescent.





Contemplant alors cette œuvre, je m’attardais à ce long viaduc qui franchit la plaine (et qui est en réalité une voie de chemin de fer) et j’imaginais le sifflement solitaire d’un train traversant le silence de la nuit, et dans son roulement monotone emmenant quelques rares voyageurs dont j’aurais été, - ailleurs, vers le Sud.


commentaires

20/09/06 - 00:35

Ah, ça passe tt de suite mieux qd tu assumes une certaine subjectivité et parle de TES ressentis, au lieu de t'en tenir à une description "objective" :-)

20/09/06 - 00:59

Merci Ronans.

Mais imagine que dans les descriptions "objectives" l'effort tendait à faire disparaître toute subjectivité pour que le tableau se dévoile de lui-même.

Oui, peut-être aussi que je commence à assumer une certaine subjectivité ... (Mais c'est dur ! si si !);-)

En tout cas, très heureux de recevoir ces mots venant de toi.

20/09/06 - 06:23

'la réussite absolue d'une vie' de la tienne ou celle de Cézanne? car pour le peintre, il est évident que la création, c'est un peu, quand la vie arrive à son terme, un bilan dont le résultat peut émouvoir davantage que toutes les confidences qu'on peut égréner ça et là pendant que l'insouciance fait encore partie du lot quotidien. Je me souviens de ce peintre et professeur aussi de mon ami, de cette petite femme de 95 ans qui, debout, regardant ses tableaux, nous confiait le bonheur d'avoir vécu pour eux, de les avoir amenés à la vie, de les voir, en partie, rassemblés pour ce qui devait être un dernier hommage dans ce grand château où les collectionneurs aidés par la ville avait réuni ce qu'ils gardaient de plus précieux : un, des tableaux qu'ils aimaient.

20/09/06 - 23:25

'la réussite absolue d'une vie' : il me semblait clair qu'il s'agissait de la vie de Cézanne ...

21/09/06 - 06:16

Pourtant voir peut apporter la jouissance et donner le sentiment d'un couronnement, celui d'une vie qui valait le coup d'être vécu pour en arriver là, devant un tableau de Cézanne ou Tapiès, devant Abou Simbel ou Bagan, devant je ne sais qui réjouit l'ordinaire, le nimbe définitivement d'une couleur qu'on ne savait pas. Un peu comme pour la lecture de Proust, il y a l'avant et l'après, éternel, délicieux, ravageur, présent.

21/09/06 - 23:53

Ce que tu dis est juste.
En l'occurrence, toutefois, je ne crois pas que j'aurais pu dire apercevant cet ensemble de chefs-d'oeuvre que j'avais en ce qui me concernait "le sentiment d'un couronnement". Mais en ce qui concernait Cézanne, oui, assurément.

Peut-être que ce dont tu parles est réservé à ceux qui créent, qui aboutissent à une oeuvre, une "trace" matérielle, comme ce que réalise un peintre, ou un sculpteur, ou encore un grand écrivain comme Proust ...

Mais peut-être aussi que je sous-estime quelque peu la simple contemplation ...

22/09/06 - 18:37

un peu comme mon ami qui aime, lui, se sous-estimer et même pas pour le plaisir de s'entendre consoler. Oui, il joue superbement, oui parfois pour moi seul comme par connivence quand il entame le 2° mouvement de la sonate en la de Schubert, celle qu'il m'a joué le1° jour, celle qu'il me joue encore 20 ans après.

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13