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(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

10/09/2006

10/09/06 - 21:53

ENIGME (A PATRICK)



Lorsque un tableau, par exemple, me plaît tout particulièrement, souvent j'éprouve la nécessité d'écrire quelque chose à son propos qui serait une sorte d’exclamation louangeuse.

Alors je suis, toute proportion gardée, comme le Narrateur de Du côté de chez Swann qui est enchanté par le spectacle des deux clochers de Martinville et d’un autre jouant à cache-cache au gré des accidents du terrain et des détours de la route qu’il suit avec ses parents dans la voiture d’un ami de ceux-ci, docteur.

« En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois. »

Aussi, le Narrateur, après avoir essayé de se distraire de cette interrogation en causant, revient à lui-même et à ses clochers : « Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose […].
Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai, malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme le petit morceau suivant [...] : » Suit la description de ce moment qui avait rempli de plaisir le Narrateur.

Il conclut en disant tout son bonheur à avoir écrit cette page qui l’avait « parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux ».

Ainsi, je décris (et, certes, un peu davantage) un tableau (par exemple) qui m’a tout particulièrement touché comme si écrire répondait à l’énigme de bonheur que peut poser la contemplation d’une œuvre d’art.

En quoi c’est un peu plus qu’une exclamation louangeuse.

commentaires

10/09/06 - 22:52

Pauvre Proust,un peu trahi par cette interprétation, puisque les colchers lui apparaissaient en mouvement, selon leur postion et perception relative dans l'espace, je te conseille "le petit pan de mur jaune", (dans le temps retrouvé je crois) sur Vermeer, ou les deszcriptions des tableaux d'Elstir, un jour on confond la réalité zt ses simulacres... ah la rétine... amicalement

10/09/06 - 22:54

pardon pour les coquilles à clochers et à zt...

10/09/06 - 22:57

et puis cette sainte-victoire est bien statique, on dirait que Cézanne, en faisant des séries, a voulu répondre à l'énigme du mouvement, de la narration, du temps ... ses sainte-victoire deviennent de plus en plus inquiétantes au cours de sa vie, plus tourmentées, en fait je n'aime pas trop

10/09/06 - 23:27

Je ressens souvent la mm chose.
Je l'interprète de cette façon : le monde (ou l'art) s'impose à nous avec ses beautés ; et nous, qui y avons été invités sans nous être faits (nous ne nous sommes pas créés nous-ms), voulons lui répondre sur le mm ton ; nous voulons poursuivre la conversation et gagner notre doit à être là, face à ce qui est beau, en apportant notre modeste contribution. Car nous ne voulons pas seulmt absorber mais aussi donner et, si possible, transmuter...

11/09/06 - 00:15

"Car nous ne voulons pas seulmt absorber mais aussi donner et, si possible, transmuter..." : c'est exactement de cela qu'il s'agit.

11/09/06 - 06:43

Je n'aurais pas pensé à ce recours à Proust mais il va là où il force mon admiration.

"transmuter" peut-être est-ce à celà que je me livre quand je dessine mais je n'ai pas l'habitude ni l'usage de me regarder avec des mots.

11/09/06 - 14:57

Longtemps, les paysans de la moitié sud de la France n’eurent pas besoin de l’écrit pour mener leur vie. Ni de l’écrit, ni d’images : ils étaient en contact direct avec le monde et ignoraient le maniement de représentations symboliques. Ils étaient dans le monde et, quand ils travaillaient, ils en tenaient une infime partie dans leurs mains, mais une partie quand même. On connaît tant de cultures de l’oralité dépourvues d’images si ce n’est celles de leurs dieux. Est-ce le revers de la médaille que vous décrivez si bien ?

12/09/06 - 00:37

On peut s'émerveiller devant un tableau. C'est une seconde lecture appréciable.
Mais c'est aussi passer à coté de sa revendication.
Sa prise de position à contre courant. Son acte politique. Les sacrifices de l'artiste pour mener à bien sa penser envers et contre tous.
On retient les années glorieuses d'un artiste.
Le package visible...mais ils ont tous eu une vie pas si facile à supporter.
Les salons bourgeois discute autour de l'oeuvre quand bien souvent l'artiste se meurt, se vide à travers ses oeuvres...
Je ne dis pas cela contre vous. Pas du tout.
Je voulais juste préciser ce coté auquel on ne pense jamais concernant les artistes.
Mais si néanmoins l'art véhicule du rêve, alors c'est bien.

13/09/06 - 01:18

Kitokysp, j'apprécie vos remarques (m^me si je ne les partage pas toutes) car c'est un problème intéressant : par exemple, je ne suis pas sûr que le terme de "revendication" convienne pour une oeuvre d'art. A sa place je parle d'"interrogation" (que l'on peut éprouver ou pas, d'ailleurs, - et ce, pour de multiples raisons : sociologiques, certes, mais aussi de "tempérament" (pour faire vite)).
En effet je pense que l'art "transcende" le réel (m^me s'il y prend ses racines ).
Je sais que nombre d'artistes ont vécu ou vivent durement ; et bien sûr j'approuve tout ce qui peut être fait pour les aider dans leur activité.
Mais ce qui m'intéresse, pour ma sensibilité ou ma vie "intérieure", c'est le résultat de leur "aventure" créatrice, c'est l'oeuvre et tout ce qu'elle "apporte" au monde, à ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
Les artistes, par leurs oeuvres n'ont jamais apporté au monde de malheurs comme des guerres, des assassinats, des déportations, contrairement à nombre d'"idées" de politiciens devenus maîtres en leur pays ...
Il me semble que l'analyse marxiste de l'art est réductrice et passe à côté de l'essentiel.
Cela dit, vous avez raison de rappeler que l'oeuvre voit le jour aussi dans des conditions matérielles déterminées.

13/09/06 - 13:26

dans la correspondance de Claude Simon et de Jean Dubuffet, je lisais, ce matin - une coïncidence ? - sous la plume de ce dernier : " La création d'art a-t-elle un sens ( a-t-elle existence), quand l'auteur la fait à son propre exclusif usage et sans qu'elle ait aucun retentissement social? C'est question à laquelle, comme d'innombrables auteurs, je veux m'abstenir d'apporter réponse. Aux yeux des sociologues, bien sûr, une oeuvre n'a de valeur qu'à proportion de son retentissement social. J'ai honte d'avouer qu'à mon regard ce serait plutôt l'inverse."

14/09/06 - 00:20

Il est curieux de voir Jean Dubuffet avoir honte d'avouer sa conviction intime parce qu'elle est contradictoire à celle des sociologues !

Mais l'important, c'est qu'il le fait.

14/09/06 - 06:01

Pourquoi curieux?

Ce qui me plait en revanche c'est cette conscience d'être déjà en dehors de l'évènement, prêt pour l'éternité ou plus modestement l'histoire.

14/09/06 - 21:54

Je me l'imaginais plus résolument paradoxal, c'est à dire ne craignant pas d'affirmer une position qui va, en l'occurrence, à contre-courant.

15/09/06 - 06:01

peut-etre ne faut-il pas s'arrêter à ce qu'une lettre révèle, écrite souvent et ce fut le cas comme une réponse à un expérience nouvelle, ici la lecture du roman du Claude Simon , 'la route des Flandres'. mais nous avons à faire là à deux monstres qui ne dévoilent pas grand'chose de leur travail et le travail justement parfois peut desservir son auteur. Ainsi avons-nous vu une magnifique expo Morellet au musée d'Angers, Morellet dont nous admirons le travail. Curieusement une vidéo de "fin de parcours" nous a dévoilé un être qu'on aurait préféré moins bien connaître, certains détails, paroles ayant été parfois un peu "outranciers" notamment à l'endroit des collectionneurs aussi vis à vis de ses collaborateurs.Quant à son épouse...

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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13