04/07/2006« EMILE FRIANT, UN AUTRE REGARD », A VIC-SUR-SEILLE (MOSELLE)
Vu avant-hier l’exposition « Emile Friant » au Musée Georges de La Tour, à Vic-sur-Seille.
C’est dans les années 70 que j’avais remarqué au Musée des Beaux Arts de Nancy plusieurs tableaux de ce peintre (né à Dieuze en 1863, mort à Paris en 1932) qui m’avaient fasciné par leur « hyperréalisme », - en particulier un petit autoportrait de 1887 (que je ne peux reproduire. - L’autoportrait que je présente - que l’on m’excuse, la reproduction n’est pas très bonne - est une œuvre de 1895, mais où l’on retrouve le même visage ouvert : il a 28 ans).

Un autre tableau, immense (254 x 334), de 1888, m’avait surpris par la puissance de son naturalisme : « La Toussaint ». Une famille bourgeoise en grand deuil, conduite par une petite fille, arrive à pas pressés au cimetière, apportant un bouquet d’immortelles et un pot de chrysanthèmes. L’enfant, l’air décidé, s’apprête à donner une pièce à un mendiant placé à droite de l’entrée. Il a neigé. On aperçoit derrière la grille de nombreuses silhouettes noires.
Cette peinture est d’un réalisme photographique. A l’époque, pour la plupart des artistes, si la peinture (et le portrait) doit survivre, elle doit concurrencer la photographie.
Or récemment, je me suis aperçu que c’est une peinture plus complexe qu’il n’y paraît : certaines parties du tableau ont une touche « impressionniste », comme les fleurs et les chrysanthèmes, par exemple. Cela pour dire que Friant est un peintre académique, certes (il a suivi l’enseignement de Cabanel à Paris, et il l’assume : pour « La Toussaint », il a reçu la médaille d’or du Salon de 1889, et le titre de Chevalier de la Légion d’honneur : il a 26 ans !), mais qui n’ignore pas ce que font les impressionnistes. Surtout, c’est un peintre sensible au « social » : certaines de ses œuvres, comme « Les Buveurs » évoquent Caillebotte. Le mendiant de « La Toussaint » n’est pas traité comme un « cliché », - c’est une figure qui évoque la pauvreté, tout en étant dépourvue du « pathos » qui « fige » ordinairement une telle représentation.

Dans l’exposition, on peut voir un tableau que j’aime beaucoup « Les Canotiers de la Meurthe » de 1887 qui montre en plein air une joyeuse assemblée de jeunes hommes sportifs en maillots sans manches soulignant l’arrondi des épaules et les bras dénudés, parmi lesquels se trouvent deux jeunes femmes rieuses, probablement de mœurs un peu légères. Ils s’apprêtent à se régaler d’un canard rôti que leur apporte le serveur de la gargote. L’un deux, moustachu et coiffé d’une casquette, plus mûr, tranche une miche de pain. Un autre verse du vin dans des verres qui n’ont pas de pied. Le milieu populaire de ces garçons est signifié sans rien de moralisant (on est loin de Zola, et c’est tant mieux !). L’exigence du peintre a été l’objectivité (même si l’absence de bras velus est certainement une contrainte académique), - l’exactitude. En outre, on peut lire sur tous les visages une franche gaieté (sauf chez l’homme qui tranche le pain, un peu écarté du groupe, cigarette aux lèvres et l’air grave).

Un autre tableau a retenu mon attention, qui me semble encore approfondir la représentation : « La discussion politique » de 1886. Beaucoup plus petit (26.3 x 34), celui-ci est d’une extraordinaire finesse dans l’analyse psychologique des expressions : quatre personnages, des ouvriers, attablés dehors dans une guinguette. Deux, manifestement, se sont affrontés. Celui de droite se détourne, l’air dur, le regard fixé au loin (il ne veut rien entendre) - les poings fermés. Le second pourtant insiste, semble vouloir convaincre l’entêtement du premier : le geste de sa main droite posée sur l’avant-bras de celui-ci est touchant. L’autre main levée, arrondie, tente d’expliquer. Au second plan, et parallèlement, deux comparses suivent la discussion et se taisent. L’un, accoudé, se tient la tête, comme s’il était dépassé par le débat, et un peu abruti par le vin bu. Le dernier, à gauche, s’appuie contre le dossier du banc, prenant la mesure des propos. Il paraît rusé.
On oppose ces tableaux du début de la carrière à la production qui suivra le succès de « La Toussaint ». Il est vrai que Friant fait alors de nombreux portraits mondains (et certains sont très brillants). Et même si les grandes compositions comme « L’Enfant endormi » et « L’Enfant couronné de fleurs » de 1895, et surtout l’énorme « En pleine nature » (345 x 500 !), daté de 1924 et offert au Sénat, sont d’une grande fadeur académique, il reste le souci de représenter une certaine vision de l’homme, positive et humaniste.
Certes, Friant est un peintre de second plan ; mais moins mineur qu’on ne le croit, il a sa place auprès de Caillebotte et de quelques autres.  |
| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
 |
04/07/06 - 21:52
Ohlala que dé bouseux!!
choupine-et-poupette