DIMENSIONS (POUR CEIO)
Quand j’étais adolescent, paraissait chaque semaine le numéro (de format 26,5 cm x 35.5 cm) d’une collection appelée Grands Peintres, ayant, après une assez courte présentation, une quinzaine de planches en couleurs montrant des œuvres du peintre (et certains de leurs détails). Ainsi j’avais fait la connaissance des œuvres majeures de Giorgione, dont j’aimai tout particulièrement La Tempête, à cause de son paysage extraordinaire et de cette ville mystérieuse qui apparaît au fond.
En 1970, je rentrais d’un voyage en Yougoslavie avec un couple d’amis. Ils avaient décidé de passer à Venise. Je m’y opposais, prétextant le grégarisme touristique qui n’était pas ma tasse de thé (enfin à l’époque, on ne parlait pas tout à fait comme ça). J’avais dû les suivre.
Arrivé place Saint-Marc, saisi de sanglots : jamais je n’avais vu une place plus belle, plus harmonieuse et plus humaine dans ses dimensions, dans la noblesse de son décor, dans l’accord de styles différents mais qui se répondent.
Puis, je m’étais précipité à l’Accademia où se trouvait La Tempête. Devant le tableau, je restais, extasié. D’abord surpris par le format de celui-ci : ni petit, ni grand, quelque chose de « mesuré ». Etonné aussi par l’intégration harmonieuse des figures dans le paysage.
Je crois que le format est fondamental en peinture pour l’effet que va produire l’ « image » du tableau. Les reproductions de toutes sortes, si elles contribuent à une connaissance assez étendue des œuvres, faussent notre sensibilité sur deux points. Le premier : les couleurs qui sont simplifiées par les techniques de reprographie, car la meilleure reproduction ne montrera pas le rapport unique entre certaines des couleurs, et particulier au peintre (ce qui est comme la signature « matérielle » du tableau). Le second : le format, qui est tout aussi important.
La preuve en est communément fournie par les gens qui vont au Louvre pour la première fois, se précipitent vers la Joconde, et sont déçus pour la plupart : le tableau n’est-il pas plus grand ?
Pourquoi imaginaient-ils celui-ci plus grand ? Je penserais qu’il s’agit d’un effet (sociologique ?) de "mythification » : « Le plus beau tableau du monde … etc »
Placez-vous dans la foule excitée qui mitraille la Joconde au chœur de la basilique qu’est devenue la Salle des Etats (magnifique par son nouvel accrochage sur les murs latéraux, un peu ridicule avec cet autel (et sa table de communion qui l’entoure) appuyé sur la cloison perpendiculaire à ceux-ci et voué à l’idolâtrie de la souriante italienne).
Faites abstraction de la foule qui s’agite et ne regarde pas, et vous, regardez le tableau : vous frappera d’abord son format, de proportions exactement "nécessaires" : on a le sentiment qu’il ne pouvait pas en avoir d’autres, - elles répondent précisément au sujet : un portrait. Puis, ayant pris conscience de cette harmonie absolue, vous verrez comment la Joconde est effectivement un portrait extraordinaire, - bien autre chose que le stéréotype reproduit sur les tee-shirts ou les boîtes de chocolat …
Ce caractère "nécessaire" du format, on le rencontre aussi bien dans les natures mortes de Chardin, ou les triptyques de Francis Bacon. Et c’est tout ce qui fait la différence avec la peinture « pompier » de toutes les époques, - où vous avez l’impression que l’œuvre pourrait être deux ou trois fois plus grande ou plus petite sans que rien ne changeât.
Il s’agit d’éduquer son œil, - de le rendre sensible au véritable génie de quelques artistes et de discerner ce qui crée des valeurs qui « formeront » notre sensibilité de ce qui n’est que valeur marchande voire spéculative.