PRENOM
(Journal de janvier 2004 - extraits)
Mercredi 28.
(…)
Je viens à évoquer l'émission écoutée dimanche. Je m'étais alors demandé si moi-même n'avais pas une telle "angoisse de mor"t, vu la fréquence de ce thème dans mes réflexions.
" - Maintenant je rapproche cela d'une idée saugrenue qui m'a soudain traversé l'esprit hier : comment a réagi ma mère en voyant le corps de son frère fusillé en mars 44 ? ". Je n'avais pas achevé ma phrase que mes yeux s'emplissent de larmes, une violente émotion monte en moi. Et malgré tout continuant " - Mais cette idée était complètement invraisemblable, puisque mon oncle a été fusillé en Haute-Savoie et ramené plus tard à Lunéville dans un cercueil plombé." Mais de nouveau mes yeux s'emplissent de larmes, je peux à peine finir ma phrase.
" - Qu'est-ce qui vous touche dans l'attitude de votre mère devant le corps de son frère ? " " - Mais cela n'a pu avoir lieu ! " " - Qu'importe … "
" - Je ne sais pas … Le fait qu'elle voie pour la dernière fois le corps de ce frère qu'elle a beaucoup aimé … Qu'après, elle ne le reverra plus jamais…
Que je ne revoie plus jamais quelqu'un d'aimé, cette idée m'est invivable…"
(…)
Samedi 31.
En mars 1833, Stendhal découvre à Rome des manuscrits anciens, parmi lesquels l'"Origine des grandeurs de la famille Farnèse", récit arrangé de la jeunesse d'un pape de la Renaissance, Paul III.
Après quelques tentatives de récit autobiographique avortées, reprenant l'"Origine", il écrit le 16 août 1838 : "To make of this sketch a romanzetto". Fin août, ce texte devient la "Jeunesse d'Alexandre Farnèse".
Le 1er septembre, il note "Well travaillé chapitre de la vivandière et d'Alexandre". Il a commencé un récit dans lequel il raconte la bataille de Waterloo du point de vue d'un narrateur nommé Alexandre : Alexandre Farnèse passe du seizième au dix neuvième siècle et devient un soldat de Napoléon.
Le 4 novembre il reprend le manuscrit : la dictée de "La Chartreuse de Parme" est lancée.
Le 8, il corrige le récit de Waterloo : exit Alexandre, Fabrice entre en scène.
On sait que le dénouement se déroule en quelques pages : suite à "un caprice de tendresse" de Fabrice, son fils Sandrino meurt. La mère de l'enfant, la bien-aimée Clélia, "ne surv[it] que de quelques mois à ce fils si chéri, mais [a] la douceur de mourir dans les bras de son ami". Fabrice, après avoir réglé toutes ses affaires, se retire du monde. Quant à la Sanseverina, devenue comtesse Mosca, "elle ne surv[it] que fort peu de temps à Fabrice, qu'elle adorait, et qui ne passa qu'une année dans sa Chartreuse". Admirables euphémismes, ellipse géniale concluant le roman ! Cela m'enthousiasme : des morts heureuses, des destins accomplis.
Mais ce qui m'a intrigué, c'est l'enfant mort. Sandrino est le diminutif de Sandro, lui-même diminutif d'Alessandro, c'est-à-dire d'Alexandre. On retourne à l'"Origine". Autrement dit, Sandrino est un revenant, et, diminutif d'un diminutif, il n'était guère promis à une longue vie. Tout cela est logique.
Le 18 octobre 1840, Stendhal rédige une lettre à Balzac, qui restera à l'état de brouillon, dans laquelle on lit : "J'ai fait la Chartr[euse] ayant en vue la mort de Sandrino, fait qui m'avait vivement touché dans la nature. M. Dupont m'a ôté la place de la peindre."
Tout porte à croire que cette histoire d'enfant mort est ici fondamentale pour la création du roman. Cela m'a intrigué, car enfant, à l'école (j'étais au cours élémentaire première année) quand j’avais fini mes exercices, je lisais, et relisais, un texte de mon "Livre de lectures", intitulé "L'Autre": une mère, chagrinée par la méchanceté de son garçon, évoquait douloureusement le souvenir d'un premier enfant, mort. Ce texte me bouleversait jusqu'à me faire pleurer. J'y revenais souvent, comme pour y découvrir un secret, ou bien dans l'espoir que j’avais mal lu, et que le premier enfant ne serait pas mort.
Plus jeune encore, à la maison, je voyais parfois ma mère pleurer. Elle disait regretter "dans le temps". Je pensais au ciel, un lieu dans les nuages, - où d'ailleurs allaient les morts.
Elle pensait peut-être à son frère mort, en particulier quand j'étais méchant et que je devais la faire souffrir. Ou bien, je la faisais souffrir en étant méchant parce qu'elle ne pensait pas à moi, ne cessant de penser à son frère mort, mon oncle Jean, au point que l'affection qu'elle me montrait, c'était à son frère Jean qu'elle était adressée. Et moi, ainsi, j'étais l'autre, le mort. Je n'étais pas moi.
D'ailleurs, elle, Marie-Louise, m'avait donné pour prénom Jean-Marie.
J'en pleure encore.
Dehors, la nuit descend.
La neige fond.
Ce journal de janvier pourrait se nommer : nais-je.