25/10/2006POUR L’INTIMITE.
Je n'aime guère la familiarité qui veut signifier que l'on a gardé les cochons ensemble ... Ce n'est pas que je n'aime pas les cochons ...
Mais cette chaleur poisseuse, ces éclats de voix, ces rires forcés, cette gesticulation indiscrète, ces seconds degrés et pires, cette glu des rassemblements où l'on est tous tellement d'accord, cette négation de tout ce qu'il y a de rebelle, de farouche et d'irréductible en nous - non, merci !
Mais j'aime l'intimité, quand les voix ralentissent, se font plus basses, parfois hésitantes, un peu vibrantes, s'arrêtent, semblent arranger une proximité avec des bribes de silence, se font graves et légères, jouent avec la distance, s'engloutissent dans l'étreinte, émergent, réjouies, enjouées, - clairs silences, reconnaissances émues, - oui, j'aime l'intimité ...
(article paru le 24/11/ 05)
21/10/2006TITIEN : L’HOMME AU GANT

Longtemps, j’ai eu besoin de miroirs où j’aurais pu me reconnaître.
C’est pourquoi, dès que j’en ai vu des reproductions, L’homme au gant de Titien m’a fasciné : j’admirais la finesse de ses traits, l’élégance de sa pose, son regard absorbé dans la rêverie, son habit sobre et raffiné.
Pourpoint noir ouvert «en pointe, depuis la gorge jusqu’à la ceinture, sur la chemise blanche plissée, à manchettes débordantes et à collerette ronde froncée d’où émerge la tête».
Dans l’échancrure brille discrètement « une chaîne d’or terminée par un médaillon décoré d’un saphir et d’une perle. »
A l’index tendu de la main droite, une chevalière. Le bras gauche repose avec grâce sur un rocher, et la main, gantée « de cuir fin gris clair artistement échancré et retroussé », tient l’autre gant.
Hypothèse parmi d’autres, - il s’agirait d’un très jeune homme de 16 ans, Ferdinand de Gonzague, jeune frère du duc de Mantoue, rentrant en 1523 d’un séjour à la cour d’Espagne. Le peintre aurait pu donner un peu plus de maturité à son modèle, qui effectivement semble avoir plutôt entre 18 et 20 ans.
Ce qui me fascinait dans ce portrait, c’était ce contraste entre l’ardente rêverie que fixe le regard - et les mains, presque disproportionnées, des mains d’homme (puissamment veinées) aux larges poignets.
Des mains prêtes à étrangler l'ennemi s’il le faut.
La gauche tient négligemment l’autre gant, mais la droite, avec son index pointé évoque déjà le commandement et l’exercice d’un pouvoir.
Vers ma vingtième année, j’étais allé à Paris uniquement pour voir au Louvre ce portrait, devant lequel j’étais resté longtemps.
Je retrouvais comme un alter ego, - un reflet idéal de la mélancolie où je m’abîmais alors.
Bien plus tard, je découvrais à Florence, au Palais Pitti, L’homme aux yeux gris appelé aussi (ce qui m’enchantait) L’Anglais - et que je trouvais désirable.
Mais surtout je voyais en lui l'alter ego où je reconnaissais ce fond d’humeur farouche en moi, - assez rebelle.
16/10/2006LES BARBARES, DE MAXIME GORKI
Vu lundi dernier au Théâtre de Thionville, Les Barbares de Gorki, mis en scène par Eric Lacascade, - une production du CDN de Normandie-Comédie de Caen.
Le spectacle a duré 2 heures 50, sans entracte. Pas une seule fois, je n’ai regardé ma montre. La mise en scène est de bout en bout captivante et sollicite sans cesse l’œil et l’oreille.

La pièce, écrite en 1905, montre la petite société de Verkhopolié, lointaine bourgade de Russie, accueillant deux ingénieurs chargés d’y installer le chemin de fer. Leur arrivée déclenche toutes sortes de bouleversements dans les rapports humains. Vingt personnages ainsi s’affrontent, s’attirent, se rejettent, s’aiment, se haïssent, se découvrent …
Les scènes collectives sont particulièrement réussies : ainsi, par exemple, de ces préparatifs de grande fête, quand les guirlandes électriques s’allument une à une en montant à l’assaut du ciel, avant que n’entre en scène une incroyable fanfare des plus festives.
Eric Lacascade suggère admirablement par les voix l’ambiance de cette fête, comme les murmures continus et bavardages incompréhensibles des petits groupes.
L’intrigue, polymorphe, rebondit sans cesse jusqu’au dénouement tragique. Le spectacle s’achève sur les blessures des uns, le désenchantement des autres, la souffrance solitaire de chacun …
Le tableau n’est pas rose, mais après tout, manifeste une connaissance subtile de l’être humain dans ce qu’il a de fragile et de pitoyable …
J’ai beaucoup apprécié l’énergie que le metteur en scène insuffle au texte, le déroulement dynamique, voire la violence, de l’action, l’intelligence et l’inventivité toujours pertinente des acteurs, - du pur théâtre : on est continûment émerveillé.
14/10/2006BADINAGE
Sur un ton badin, on pourrait dire à quelque ami plus jeune : « Je fus ce que tu es, tu seras ce que je suis : goûtons dès aujourd’hui les saveurs de la vie ! »
12/10/2006TRANCHE DE VIE (UN PEU SAIGNANTE)Mal à une dent depuis samedi.
Décidé hier de voir un dentiste.
Obtenu un rendez-vous pour cet après-midi à 15 h 30.
Prévenu ma patronne qui m’engage même à ne pas revenir à 16 h comme j’en avais l’intention.
Le dentiste est nouveau, je me demande d’abord s’il a vingt ans ... Le Cabinet dentaire recrute jeune.
Quand il m’examine l’antre buccal je vois de près et regarde le poil châtain blond de sa barbe qui n’est pas cachée par son masque sur le côté, entre l’oreille et le cou. Poil châtain blond soyeux.
Radio, - Vous avez une grosse infection sous la racine. Il faudra extraire la dent, - bientôt ou maintenant …
Que décidez-vous ?
- Puisqu’il faut y passer, maintenant …
Regretté aussitôt ce que je venais de dire. Il prépare sa seringue, des tampons.
Enfonce dans la gencive l’aiguille de la seringue, recommence la piqûre deux fois ailleurs autour de la dent condamnée.
Tandis qu’il semble la bouger avec ses doigts gantés de latex, me demande si je sens quelque chose. Non. Il prend son davier, saisit la dent (je suis l’opération dans le reflet de ses verres de lunettes) tire un peu, la remue et l’extirpe.
Rien senti.
- Une petite dent de sagesse ! dit-il (je suis un peu vexé), et s’adressant à son assistante, - Passe-moi la curette.
Curetage du trou (si l’on peut dire) laissé par l’extraction.
Tamponnage avant qu’il ne procède à deux points de suture.
Demandé à voir la « petite dent de sagesse » comme on demande à voir un corps à la morgue.
Quand la gencive commence à se réveiller, à l’intérieur de la tête brève sensation de petits craquements comme quand la glace commence à se craqueler.
Dîné d’une moitié d’avocat assaisonné, d’un gratin de fenouil parsemé de graines de sésame, d’un verre de Fitou et d’une mousse au chocolat (La Laitière).
07/10/2006HUMEUR : LE GOUT DE ZOLA
Avant tout, affirmer que j’admire le courage et l’efficacité de Zola dans l’affaire Dreyfus, et non moins la double vie qu’il a su mener avec son épouse et avec sa maîtresse.
Il sera question ici du goût de l’écrivain, et en particulier de celui-ci dans une page de son roman L’Oeuvre, publié en 1886.
Voyez d’abord Le Déjeuner sur l’herbe de Manet : dans un sous-bois sur l’herbe sont assis trois personnages dont les attitudes sont directement inspirées d’une gravure de Raimondi (un artiste de la Renaissance) représentant une nymphe et deux divinités aquatiques.

De ces trois figures de la mythologie, Manet fait trois personnages modernes : une jeune femme déshabillée (ce n’est pas un nu académique), dont la robe bleu pâle sert de nappe aux victuailles du pique-nique, et qui n’a pas froid aux yeux, - fixant sans insolence le spectateur ; à son côté et en face d’elle, détendus, deux hommes élégants (vestes brune et noire, cravates, canne de dandy) causant ensemble. Derrière eux plus loin, une autre jeune femme, courbée, semble se laver les jambes dans une rivière. L’intimité entre les trois personnages du premier plan n’a rien de débraillé, rien de racoleur. Morceau magnifique de la nature morte en bas à gauche, nu tranquille, qui ne pose pas, élégance bohème des deux hommes : un chef-d’œuvre aussi vif qu’élégant.

Or dans son roman L’Oeuvre, Zola s’inspire du tableau de Manet pour décrire une peinture de son personnage central, Claude Lantier, - intitulée : Plein air. Le paysage décrit est le même que celui du Déjeuner. Puis, «Là, sur l’herbe, au milieu des végétations de juin, une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge ; et elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d’or qui la baignait. » On appréciera déjà le changement d’attitude de la jeune femme nue de Manet : c'est Olympia au travail. Continuons : « Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde, également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des feuilles, deux adorables notes de chair. » Ainsi la jeune femme courbée qui est au fond du tableau se dédouble et devient dans le texte de Zola une fausse lutte entre femmes, avec gouzis gouzis : un banal fantasme d’hétéros. On appréciera surtout l’adjectif qualificatif : « deux […] petites femmes ». Enfin : « Et, comme au premier plan, le peintre avait eu besoin d’une opposition noire, il s’était bonnement satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d’un simple veston de velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main gauche, sur laquelle il s’appuyait, dans l’herbe. » Peut-être en effet vaut-il mieux ne pas voir ce que fait sa main droite devant une telle scène ...
Ou bien Zola montre l’œuvre d’un peintre raté, et il en étale le mauvais goût, ou bien, et cela me paraît plus vraisemblable, il transforme l’œuvre de Manet en morceau naturaliste constitué à son insu des clichés érotiques de l’époque, comme, par exemple ceux du tableau d’Alexandre Hirsch, intitulé La Nuit (1875).
Regardez Manet, lisez Zola, et jugez ; si, il faut juger : il faut apprécier ce que vaut l’art de Manet, ce que vaut l’art de Zola : c’est ainsi que l’on forme son goût.
Pour moi, le peintre est fin, libre, dégagé ; le romancier, lui, est kitsch.
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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