J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

27/09/2006

27/09/06 - 21:07

SOIR DE SEPTEMBRE 2006

monter fermer la fenêtre de la chambre

mais s’accouder à la barre d’appui

regarder le soir descendre et luire

le cil d’or de la lune


laisser échapper une respiration profonde

le polygonum tout en fleurs couleur crème couvrant le toit de l’appentis, comme une débordante mousse légère

sur chacun des deux lauriers-roses reste une fleur

le basilic en pot jaunit

entendre la vague rumeur de l’autoroute qu’on ne voit pas au-delà des arbres, tous ceux qui roulent vers Strasbourg, vers Paris, ailleurs,
et moi je demeure


sentir et respirer l’odeur de terre humide, d’herbes et de feuilles

à gauche au loin clignote l’une des éoliennes qu’on ne voit pas dans la brume montante

fermer la fenêtre, regarder sa montre, il est huit heures moins vingt, on va dîner

24/09/2006

24/09/06 - 20:12

PARADIS RETROUVE : POMMES ET ORANGES (CEZANNE, ENCORE) [revu]



Cézanne, encore et encore - en ce moment les natures mortes.

Bien sûr ce qui me fascine là, c’est l’évidence de ces chefs d’œuvre, leur être-là somptueux, - même quand j’y perçois aussi presque toujours autre chose, un rien qui constitue comme un défaut, ou plutôt une incongruité.

Dans les Pommes et Oranges du Musée d’Orsay (c. 1899 ; 74 x 93) l’incongruité coexiste avec le luxe et l’abondance somptueuse, la luxuriance.

Comment expliquer en bas cette diagonale surmontée d’une forme arrondie, qu’on interprète ordinairement comme l’extrémité d’un canapé, - et dont le prolongement plus haut semble être le bout d’une table dont on ne voit que le pied vertical ?
Autrement dit, sur quoi repose l’ample nappe blanche au complexe drapé ?

En fait c’est la question qui est incongrue car elle présuppose la perspective naturaliste. Or justement, Cézanne rompt ce dispositif et brise ainsi la représentation académique. Cézanne est un iconoclaste.

Mais aussi, cette nappe « de neige fraîche » semble nous offrir ses pommes jaunes et rouges, et, dans une coupe en faïence blanche (dont le pied se fond dans la nappe), les fruits d’or que sont cinq ou six oranges, - et la sorte d’intrus qu’est le pichet fleuri au col ondulé.
Et toute cette luxuriance si vivement colorée rutile devant un fond de lourdes draperies, l’une à gauche aux dessins géométriques sombres, l’autre à droite au décor « de feuillage bleu vert sur fond beige ».

Cette nature morte est comme un Paradis, où seraient donnés à tous des fruits qui ne sont plus défendus : par son art, Cézanne a reconquis le Paradis : ses pommes n’évoquent plus symboliquement le Mal, ni la Chute ou le mystère de la Rédemption, comme dans les natures mortes des XVème, XVIème, voire XVIIème siècles. Et ses oranges ont été cueillies au Jardin des Hespérides, où ces fruits étaient censés procurer l’immortalité.

Paradis retrouvé en effet : richesse sensible de la représentation offerte comme présent absolu, arraché au temps qui passe. La blancheur de la nappe aux profonds plis ombrés de gris bleutés, les couleurs rutilantes des pommes, la faïence blanche de la coupe et celle, décorée de fleurs, du pichet, - tout reflète la sérénité de l’artiste et sa joie, son bonheur à peindre.

Cézanne a peint une nature sereine, (comme en anglais on dit still life) et, sous sa peau si richement colorée, chaque pomme est un concentré de temps aboli.

A croquer avec l’esprit, - et l’on en goûtera les saveurs longtemps.

19/09/2006

19/09/06 - 23:10

"CEZANNE EN PROVENCE" A AIX (III)




J’avais à peine franchi le seuil de la dernière salle consacrée à la Montagne Sainte Victoire (cette montagne des environs d’Aix, « toujours recommencée ») que j’étais pris d’une vive émotion, apercevant les six ou sept tableaux qui la figuraient.

Tous manifestaient une absolue réussite, quelque chose d’étonnant dans la diversité alors que chacun présente la montagne presque sous le même angle.
En effet, il ne s’agit pas d’une série, comme, par exemple les Cathédrales de Rouen de Monet : chaque tableau ici possède ses propres lois d’exécution, - une facture particulière.

Dans la représentation des « sensations colorantes », chaque oeuvre montrait une aventure, - aboutie.





L’exemple le plus remarquable en est celui de la Pearlman Foundation (Princeton University Art Museum, 83,8 x 65,1). Le tableau tire sa force d’une tension fondamentale : bien que d’un format vertical, il est composé horizontalement de trois bandes de hauteurs inégales.
La première en bas, ocre, indéfinie, figure le premier plan - peut-être un champ - d’où s’élancent les troncs esquissés de trois arbres qui mènent le regard au second plan, très coloré.
Celui-ci constitue la seconde bande, beaucoup plus haute, - qui représente la plaine et la vallée de l’Arc. Les touches sont mouvementées, la plupart verticales, formant une sorte de mosaïque. Les verts, les bleu sombre et l’ocre y dominent. On y discerne les pentes de quelques toits, le parallélépipède d’un bâtiment, et au fur et à mesure de l’éloignement, les taches d’ocre évoquant des maisons se fondent aux verts de la végétation.
Dans l’espace de la troisième bande la Sainte Victoire s’élève, en tons plus clairs où les bleus dominent, et se profile sur le ciel tumultueux, formé de larges touches obliques à droite, plus fluides et plus libres à gauche. Le blanc de la toile préparée apparaît çà et là, - aérant le ciel.





Et dans les autres tableaux, celui du Kunstmuseum de Bâle ou celui du Musée Pouchkine, à Moscou, - le premier plan disparaît, le regard plonge tout de suite dans un foisonnement de touches fragmentées, très contrastées. Les œuvres sont quasiment abstraites, même si Cézanne laisse subsister vers l’avant un groupe de bâtisses qui semblent rappeler la réalité.

Je sais qu’en apercevant ces tableaux j’ai été soudain ému comme s’ils manifestaient clairement la réussite absolue d’une vie.
Mais de cette émotion, j’ai perdu l’ébranlement, la vivacité, la vibration …

Et je me demande maintenant si je ne préfère pas les premières vues de la Sainte Victoire, en particulier celle du Courtaud Institute dont j’avais, avec Le Vase bleu, découpé une reproduction que j’avais épinglée sur un mur de ma chambre, adolescent.





Contemplant alors cette œuvre, je m’attardais à ce long viaduc qui franchit la plaine (et qui est en réalité une voie de chemin de fer) et j’imaginais le sifflement solitaire d’un train traversant le silence de la nuit, et dans son roulement monotone emmenant quelques rares voyageurs dont j’aurais été, - ailleurs, vers le Sud.


10/09/2006

10/09/06 - 21:53

ENIGME (A PATRICK)



Lorsque un tableau, par exemple, me plaît tout particulièrement, souvent j'éprouve la nécessité d'écrire quelque chose à son propos qui serait une sorte d’exclamation louangeuse.

Alors je suis, toute proportion gardée, comme le Narrateur de Du côté de chez Swann qui est enchanté par le spectacle des deux clochers de Martinville et d’un autre jouant à cache-cache au gré des accidents du terrain et des détours de la route qu’il suit avec ses parents dans la voiture d’un ami de ceux-ci, docteur.

« En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois. »

Aussi, le Narrateur, après avoir essayé de se distraire de cette interrogation en causant, revient à lui-même et à ses clochers : « Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose […].
Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai, malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme le petit morceau suivant [...] : » Suit la description de ce moment qui avait rempli de plaisir le Narrateur.

Il conclut en disant tout son bonheur à avoir écrit cette page qui l’avait « parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux ».

Ainsi, je décris (et, certes, un peu davantage) un tableau (par exemple) qui m’a tout particulièrement touché comme si écrire répondait à l’énigme de bonheur que peut poser la contemplation d’une œuvre d’art.

En quoi c’est un peu plus qu’une exclamation louangeuse.

07/09/2006

07/09/06 - 22:33

"CEZANNE EN PROVENCE" A AIX (II)

Dans le quatrième espace intitulé « Le Tholonet, Bibémus, Château-Noir », j’ai particulièrement aimé La Carrière de Bibémus (1896-1897 ; 65 cm x 54cm) qui se trouve dans une collection privée, et dont je n’ai trouvé aucune reproduction disponible.



En revanche, voilà une version très proche de ce tableau (c’est en fait la même vue) faisant partie de la Collection Barnes à Merion (Pennsylvanie).

Plus loin, - une autre toile remarquable : Château-noir (1900-1904 ; 73.7 x 96.6 ; National Gallery of Art, Washington) repose sur un contraste violent entre les bleu sombre des arbres et des buissons qui occupent la majeure partie de l’œuvre (et parmi lesquels en bas à gauche s’enfonce un chemin de terre qui mène probablement à Château-Noir) - et le bâtiment ensoleillé, (représenté par Cézanne comme une ruine gothique, - ce qu’il n’était pas en réalité) prolongé à droite par les murs d’une terrasse.
De hautes fenêtres terminées par un arc brisé, emplies de bleu clair, donnent l’impression que l’intérieur s’est effondré.
Les parois, vivement colorées d’ocre, s’opposent aux arbres dont les troncs et les branches sont orientés selon la verticale et l’horizontale (mais très irrégulièrement) produisant ainsi un effet de désordre.
Le bâtiment, très structuré, suggère l’art des hommes ; la puissance organique et désordonnée des arbres évoque la nature.



Cézanne a repris cette vue dans l’œuvre du même nom qui a appartenu à Picasso (et que l’on peut voir habituellement à l’Hôtel « Salé »).
J’ai toujours admiré la sereine monumentalité de cette œuvre, très différente du caractère tourmenté de la précédente : la palette en est beaucoup moins contrastée et le bleu lavande y domine en de nombreuses tonalités. La bâtisse de Château-Noir est disposée plus haut, et se découpe cette fois sur le ciel, en sorte qu’elle paraît plus imposante.
Les bois dont elle émerge et qu’elle surplombe en grande partie sont traités de manière quasiment abstraite par une mosaïque de touches courtes aux tons bleu sombre et verts.



Mais c’est dans la salle suivante que je devais être le plus ému.


04/09/2006

04/09/06 - 20:03

« FLANDRES» DE BRUNO DUMONT



Vu hier après-midi « Flandres » de Bruno Dumont.

Le premier plan montre une cour de ferme avec un de ces longs portillons métalliques sans beauté. La terre est détrempée, le ciel gris, le Nord comme on l'imagine.
Le premier personnage qui apparaît est un jeune fermier, -air buté, taiseux, genre beubeu, sans rien de caricatural : Demester.
Le second, est une jeune fille, Barbe, elle a « ça » dans la peau, sans hystérie apparemment : « On fait notre tour ? », et à proximité d’un bosquet, elle descend caleçon et petite culotte.
Ils font l’amour comme on satisfait un besoin naturel. Lui, est un peu essoufflé, après.

Il doit partir à la guerre avec deux autres du village ou des environs (dont un qui a fait l’amour avec Barbe, puisque Demester et Barbe ne sont que « copin-copine »).

Les séquences relatives à la guerre évoquent le désert, - soleil, pierres sèches, palmiers et montrent l’horreur à l’état pur, mais sans mouvements de caméra affolés, sans effets spéciaux (sauf, je suppose, quand on voit un jeune chef pulvérisé par une bombe - c'est-à-dire soudain réduit à une vague boule enflammée dont un hélicoptère « recueillera » les restes calcinés). Même, une certaine distance est prise avec les scènes les plus atroces : la caméra prend alors du recul.

Le metteur en scène montre comment tous les soldats sont morts de trouille, et comment cette trouille les abrutit totalement. La scène la plus atroce (entre autres) se résume au hurlement de porc qu’on égorge de celui qu’on supplicie et aux visages hébétés de ceux qui attendent leur tour.

Tout cela soulève le cœur. Pourtant, rien n’est de trop : il est clair que Bruno Dumont n’a aucune complaisance pour le sujet.

Demester a la chance d’en réchapper, il rentre chez lui avec son expérience « exotique ». Il retrouve Barbe.

Le dernier plan montre Demester marmonnant des mots, - pas encore complètement articulés, mais c’est presque des paroles, on a l’impression qu’il a changé, qu’il est moins taiseux.

Je suis sorti de la projection, effondré : ramené à une réalité que je ne connaissais que par la radio, ou les journaux : l’Iraq, Israël, le Liban, et plus en arrière, l’Algérie.

Ce film montre avec des images, avec des visages et des corps comment l’homme peut être réduit à son propre état de bête brute : la peur et la violence qui en résulte, la pulsion de mort à l’état pur.

C’est terrible à voir, - car le film ne développe aucun discours idéologique abstrait, il est d’une absolue justesse.

Il montre physiquement comment la chose militaire - loin de tous les discours héroïques qui l’auréolent de gloire- déshumanise l’individu en faisant de lui un chien de meute.

01/09/2006

01/09/06 - 22:02

HUMEUR : CHRISTINE ANGOT SELON MARC FUMAROLI

dîné sur la terrasse : moitié d'avocat, petites saucisses rôties, galette de quinoa, salade verte, raisin noir.

lu un article du Monde des Livres : « Christine Angot, l’écriture et le Sujet totalitaire » par Marc Fumaroli.

bien rigolé : « Elle a beau citer des « vers » du Mariage de Figaro, mentionner la « Laure de Noailles » de Pétrarque, le Paradoxe sur le comédien (elle écrit « du comédien ») et citer Nemours plutôt que La Princesse de Clèves (du Witz freudien, s’il en fut), son « écriture » ne se rattache en rien à ces souvenirs de fac littéraire. « Je suis Christine Angot, j’ai les moyens que j’ai et je fais avec », c’est son logo depuis L’Inceste. On a dit que « son écriture met en crise la réalité ». En fait, malgré son Sujet totalitaire, Rendez-vous traîne plus d’un relent de naturalisme. »

« des « vers » du Mariage de Figaro », « la « Laure de Noailles » de Pétrarque, » hou lala … !!!

Question : y a-t-il un lecteur dans la maison d’édition ?

hurlé de rire : «Je suis Christine Angot, j’ai les moyens que j’ai et je fais avec " !!!

(Enfin, j’exagère un peu : bien rigolé.)

(vais lire, sur le conseil de Farnèse, l’éloge de C. A. par Philippe Sollers : besoin de rire en ce moment).

 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13