29/07/2006CEZANNE (1839-1906) : LE VASE BLEU

Enfant, je découpais dans l’Echo de la Mode acheté chaque semaine par ma grand-mère et gardais les reproductions de tableaux qui accompagnaient les courtes biographies de grands peintres. J’avais épinglé sur la tapisserie de ma chambre Le Vase bleu de Cézanne, l’un de mes préférés.
J’avais tout de suite aimé la subtilité de cette peinture, les contours indéfinis des pommes, de l’assiette, l’asymétrie de sa composition légèrement déséquilibrée, cette harmonie des couleurs que produisent le vase en verre bleu (dont le bleu « contamine » un pan de mur), les trois pommes où se mêlent le jaune, l’orange, et le rouge, - et les notes de rouge et de violet des fleurs.
J’avais remarqué (et m’étonnais de ne pas en être gêné) que celles-ci ne peuvent être identifiées, sauf ce qui peut être des iris en haut.
Et maintenant, j’y vois toute la différence avec les peintres « naturalistes » comme Emile Friand, qui, en voulant concurrencer la photographie, s’attachent au circonstanciel, à l’anecdotique. Surtout, ils ne savent pas que leur vision est tributaire de « normes » qu’on pourrait dire « académiques », - les valeurs artistiques enseignées aux Beaux-Arts. Leur regard est « intellectualisé » par une manière de voir normée, - le conformisme du regard « normal » de l’époque, que ces peintres ont assimilé avec l’enseignement des Beaux-Arts.
Cézanne, lui, a préféré la « sensation » au regard normé. Il s’est émancipé par rapport aux cours qu’il a suivis à l’Académie suisse. Il veut être fidèle à ce qu’il éprouve, et cette sensation combine autant l’expérience sensible des formes et des couleurs que la réflexion sur ce qu’il est en train de faire : c’est ainsi qu’il prend des libertés avec la réalité « photographique ».
Après les « leçons » de Pissaro, qui aura joué pendant quelques mois autant le rôle d’un maître qu’il aura été un ami, Cézanne suivra sa route solitairement, fidèle à lui-même, c'est-à-dire à cette sensation du beau qu’il « découvre » et transcende dans son travail de la peinture.
27/07/2006SUD (VACANCES)Je n’oublierai jamais cette délicieuse sensation que j’éprouvai lorsque, - allant pour la première fois dans le sud, je descendis en gare d’Avignon vers cinq heures du matin. L’air était d’une douceur sur la peau, que je ne connaissais pas. Et tout me parut beau : les platanes de la rue qui menait à la Place de l’Horloge, l’ombre qu’ils donnaient généreusement, certaines ruelles perpendiculaires, et surtout l’imposante et superbe masse du Palais des papes, - devant lequel un ami et moi-même étions restés longtemps en contemplation, dans la lumière matinale et la place déserte.
Pour moi, qui suis lorrain, le Sud est vraiment un autre monde, plus vif par sa lumière, plus minéral dans ses paysages, plus aimable par ses villes et ses villages.
Bien sûr, ces lieux me sont rendus encore plus précieux par le souvenir de grands créateurs qui leur sont attachés : René Char à L’Isle sur la Sorgue (et les Dentelles de Montmirail me font toujours rêver lorsque je les aperçois déchiquetant l’horizon depuis la route qui va de Bollène à Carpentras), Picasso en Avignon, Cézanne à Aix …
Cette année donc, arrêt à Lyon chez mon ami A. qui m’aura montré le lieu le plus hideux que je connaisse : l’intérieur de Notre Dame de Fourvière : un art absolument dépourvu du moindre élan spirituel. Mais d’une terrasse voisine, quelles vues !
Puis bref séjour à G., d’où je suis allé voir à Aix avec les amis l’exposition Cézanne (dont je parlerai prochainement).
Et le pin parasol qui s’élève devant un beau mur de pierre dans la cour m’a paru encore plus magnifique, plus élégants l’élan de son tronc et les branches qui s’en écartent, et surtout la lumière qu’il diffuse à travers ses aiguilles plus brillante, - après que j’ai vu le Grand Pin de Cézanne.
Enfin, avant le retour, étape à Valence, où j’ai découvert cette cour intérieure, avec des encadrements de fenêtres Renaissance d’une grande beauté.
13/07/200612/07/200605/07/2006EMILE FRIANT (SUITE )
A cette exposition dont j’ai parlé hier se trouve également ce dessin au crayon, intitulé « Populus », extraordinaire par sa force et sa robustesse.

Voici un autre autoportrait datant de 1878 (Emile Friant a 15 ans !) où la vigueur de la touche souligne le caractère décidé du jeune garçon, résolu à devenir peintre.

Enfin une œuvre très réussie, qui a enthousiasmé le public quand elle fut exposée après son acquisition au Salon de 1888 par le Musée de Nancy, et qui s’est appelée diversement : « Les Amoureux », « Soir d’automne », « Idylle sur la passerelle » : elle représente au premier plan un couple de jeunes gens, à mi-corps, vus de dos, visages de profil tournés l’un vers l’autre. Le fond est un paysage de bord de rivière, avec un pont de pierre et quelques maisons au loin. La « modernité » est signifiée deux fois : la passerelle de fer, - et la cigarette du jeune homme. Ce dernier est placé presque au milieu de la composition, le buste légèrement penché vers la jeune fille. Il a un beau visage en profil perdu ; il est accoudé, tenant sa cigarette en un geste assez « populaire ». La jeune fille est pareillement accoudée, mais sa joue droite appuyée doucement sur sa main gauche, - regardant le jeune homme.
L’échange des regards n’a rien de mièvre, rien de langoureux. Aucune arrogance machiste chez le jeune homme, aucune pudeur excessive chez la jeune fille : un réalisme très « juste » qui évite le cliché académique.04/07/2006« EMILE FRIANT, UN AUTRE REGARD », A VIC-SUR-SEILLE (MOSELLE)
Vu avant-hier l’exposition « Emile Friant » au Musée Georges de La Tour, à Vic-sur-Seille.
C’est dans les années 70 que j’avais remarqué au Musée des Beaux Arts de Nancy plusieurs tableaux de ce peintre (né à Dieuze en 1863, mort à Paris en 1932) qui m’avaient fasciné par leur « hyperréalisme », - en particulier un petit autoportrait de 1887 (que je ne peux reproduire. - L’autoportrait que je présente - que l’on m’excuse, la reproduction n’est pas très bonne - est une œuvre de 1895, mais où l’on retrouve le même visage ouvert : il a 28 ans).

Un autre tableau, immense (254 x 334), de 1888, m’avait surpris par la puissance de son naturalisme : « La Toussaint ». Une famille bourgeoise en grand deuil, conduite par une petite fille, arrive à pas pressés au cimetière, apportant un bouquet d’immortelles et un pot de chrysanthèmes. L’enfant, l’air décidé, s’apprête à donner une pièce à un mendiant placé à droite de l’entrée. Il a neigé. On aperçoit derrière la grille de nombreuses silhouettes noires.
Cette peinture est d’un réalisme photographique. A l’époque, pour la plupart des artistes, si la peinture (et le portrait) doit survivre, elle doit concurrencer la photographie.
Or récemment, je me suis aperçu que c’est une peinture plus complexe qu’il n’y paraît : certaines parties du tableau ont une touche « impressionniste », comme les fleurs et les chrysanthèmes, par exemple. Cela pour dire que Friant est un peintre académique, certes (il a suivi l’enseignement de Cabanel à Paris, et il l’assume : pour « La Toussaint », il a reçu la médaille d’or du Salon de 1889, et le titre de Chevalier de la Légion d’honneur : il a 26 ans !), mais qui n’ignore pas ce que font les impressionnistes. Surtout, c’est un peintre sensible au « social » : certaines de ses œuvres, comme « Les Buveurs » évoquent Caillebotte. Le mendiant de « La Toussaint » n’est pas traité comme un « cliché », - c’est une figure qui évoque la pauvreté, tout en étant dépourvue du « pathos » qui « fige » ordinairement une telle représentation.

Dans l’exposition, on peut voir un tableau que j’aime beaucoup « Les Canotiers de la Meurthe » de 1887 qui montre en plein air une joyeuse assemblée de jeunes hommes sportifs en maillots sans manches soulignant l’arrondi des épaules et les bras dénudés, parmi lesquels se trouvent deux jeunes femmes rieuses, probablement de mœurs un peu légères. Ils s’apprêtent à se régaler d’un canard rôti que leur apporte le serveur de la gargote. L’un deux, moustachu et coiffé d’une casquette, plus mûr, tranche une miche de pain. Un autre verse du vin dans des verres qui n’ont pas de pied. Le milieu populaire de ces garçons est signifié sans rien de moralisant (on est loin de Zola, et c’est tant mieux !). L’exigence du peintre a été l’objectivité (même si l’absence de bras velus est certainement une contrainte académique), - l’exactitude. En outre, on peut lire sur tous les visages une franche gaieté (sauf chez l’homme qui tranche le pain, un peu écarté du groupe, cigarette aux lèvres et l’air grave).

Un autre tableau a retenu mon attention, qui me semble encore approfondir la représentation : « La discussion politique » de 1886. Beaucoup plus petit (26.3 x 34), celui-ci est d’une extraordinaire finesse dans l’analyse psychologique des expressions : quatre personnages, des ouvriers, attablés dehors dans une guinguette. Deux, manifestement, se sont affrontés. Celui de droite se détourne, l’air dur, le regard fixé au loin (il ne veut rien entendre) - les poings fermés. Le second pourtant insiste, semble vouloir convaincre l’entêtement du premier : le geste de sa main droite posée sur l’avant-bras de celui-ci est touchant. L’autre main levée, arrondie, tente d’expliquer. Au second plan, et parallèlement, deux comparses suivent la discussion et se taisent. L’un, accoudé, se tient la tête, comme s’il était dépassé par le débat, et un peu abruti par le vin bu. Le dernier, à gauche, s’appuie contre le dossier du banc, prenant la mesure des propos. Il paraît rusé.
On oppose ces tableaux du début de la carrière à la production qui suivra le succès de « La Toussaint ». Il est vrai que Friant fait alors de nombreux portraits mondains (et certains sont très brillants). Et même si les grandes compositions comme « L’Enfant endormi » et « L’Enfant couronné de fleurs » de 1895, et surtout l’énorme « En pleine nature » (345 x 500 !), daté de 1924 et offert au Sénat, sont d’une grande fadeur académique, il reste le souci de représenter une certaine vision de l’homme, positive et humaniste.
Certes, Friant est un peintre de second plan ; mais moins mineur qu’on ne le croit, il a sa place auprès de Caillebotte et de quelques autres.  |
| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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