J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

28/04/2006

28/04/06 - 22:00

OLLÉ ! (LE CARAVAGE, SAINT JEAN-BAPTISTE)









- Quelle effronterie ! Quelle impertinence ! Lui, un saint ? ! Autant dire que je suis pape ! Tout de même, ce ragazzo rieur, culbutant en arrière cuisses écartées … c’est clair, il s’envoie en l’air !
- Vous êtes irrévérencieux, Monsieur!
- Mais regarde : il attrape par le cou un bélier, il l’embrasse en riant !
- Eh bien, il montre ainsi l’amour qu’il porte au Sauveur et dont il a dit « Ecce agnus dei » …
- Déjà, ton agneau est un bélier, et tu sais bien que le bélier évoque plus la luxure que l’innocence !
- Quand Abraham s’apprête à égorger son fils, c’est un bélier qu’un ange substitue à Isaac sur l’autel du sacrifice. Dieu sacrifie le Christ pour racheter les hommes, c’est pourquoi ici le bélier symbolise le Christ …
- Mouais, n’empêche que la pose est provocante, - et puis ce garçon n’a pas le sourire d’un saint, compare-le avec le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci … Au moins lui, s’il n’est pas un saint, il montre un sourire subtil, tandis que cette petite frappe a un rire insolent …
- Son visage est enjoué, reflétant la joie de la Promesse !
- Il faut être naïf pour voir là un tableau religieux ! Ta dévotion doit t’amener à l’extase, certes, mais pas à une extase mystique : on ne peut rester insensible à ce ventre roidi, à ce sexe offert !
- Monsieur a le regard sélectif du connaisseur ! … Ecoute, comme ce tableau a été commandé par un laïc peu après le succès de l’Amour victorieux (pour le coup, une peinture véritablement profane !) Le Caravage a pris des libertés avec les consignes de l’Eglise concernant l’iconographie : il s’est ainsi permis de reprendre le même modèle, un de ses élèves, - et d’utiliser la pose d’un des nus du plafond de la Sixtine … Oui, c’était culotté … si l’on peut dire.
- On connaît aussi les goûts du Caravage, et ce tableau, qu’il l’ait voulu ou non, les laisse transparaître ...
- Peut-être, mais cela n’exclut pas un sentiment véritablement religieux : Le Caravage, fasciné par la chair, par le corps des hommes, exprime à sa manière le mystère de l’Incarnation, Dieu fait homme.
Même si le tableau te semble d’une réjouissante effronterie …






26/04/2006

26/04/06 - 21:49

MOMENTA (VENISE, ENCORE ET ENCORE)

Arriver à Venise par la lagune - de Punta Sabbioni, par exemple. Après s’être arrêté à Lido, le ferry repart en direction de la ville, qui apparaît, posée à la surface de l’eau.

On aperçoit d’abord le haut campanile, puis un long bâtiment rose et blanc dont le niveau inférieur est tout ajouré, - le Palais des doges.



Nous traversions la Place Saint-Marc parmi les incontournables envols de pigeons, qui provoquent toujours les mêmes cris hyperboliquement emplis d’effroi, nous dirigeant vers San Stefano, où dans une boutique dont les mannequins sont des têtes de doges, nous avions vu une sorte d’adam un peu fade (comme il doit y en avoir dans les bibles américaines) portant un super slip, en brocard rebrodé de paillettes. Quelques filles se faisaient photographier devant la devanture, la main droite ou gauche levée comme si elles soupesaient en connaisseuses la rondeur rebondie du luxueux slip. Rires joyeux des uns et des autres.

Je marchais dans Cannaregio. L’endroit à l’écart avait des airs villageois comme en a vu et peint dans ses tableaux Canaletto. De fugitifs lambeaux d’embruns voletaient en s’évaporant, le ciel se voilait légèrement, la lumière en était plus douce. La place retentissant de leurs cris, des gamins jouaient au ballon devant l’église.

Au premier étage de l’A., le grand salon traversait toute la profondeur de la « maison ». Ses deux vastes baies restaient grandes ouvertes le soir en sorte qu’un léger courant d’air passait par moments, gonflant au passage les amples voilages, - et la pénombre silencieuse reposait de la brûlante chaleur du jour.

A la C. on prenait le petit-déjeuner dehors sur un ponton amarré au quai, presque en face du Rédempteur. Dans l’espace lumineux, aéré du canal, des goélands criards virevoltaient. (J’appris plus tard que Sollers venait tous les ans dans cet hôtel).

Un jour de fête, un dimanche matin à Venise ! L’air azuré tout retentissant de joyeux carillons !

La splendeur intérieure de Saint Marc - le scintillement d’or des mosaïques … J’ai tout de suite aimé cet enregistrement des Vêpres de la Vierge dirigé par Gardiner dans la basilique. Les voix du Magnificat s’envolent à travers l’espace doré : voix planante et sublime de la soprane dans la monodie de l’Anima mea, voix jaillissante des deux ténors de l’Et exultavit. Joie exaltée de Venise.

Dans les tableaux de Giovanni Bellini ou de Cima da Conegliano, je contemplais cette clarté printanière baignant les paysages, épaulements de collines bleuissant au loin, large vallée verdoyante où serpentent les méandres d’un fleuve, toute la lumineuse alchimie de cet air limpide et rafraîchi sans cesse par les souffles de la mer qu’en sortant je respirerais.

Et puis, tandis qu’on démarrait du quai des Esclavons, soudain tous ces bateaux qui convergeaient vers le bassin de Saint Marc, élégants voiliers penchés sur la vague, hors bords bondissant, vieux rafiots rouillés décorés de branches et de fleurs (et sur le pont on buvait le champagne, saluant les voyageurs), luxueuses vedettes où bronzaient quelques stars cheveux aux vents, vaporetti ornés de guirlandes où déjà l’on fêtait bruyamment, petits canots pneumatiques essoufflés et pressés, - ils arrivaient tous pour la Fête du Rédempteur le lendemain, (et toute la nuit ils festoieraient), - et nous, nous repartions vers Punta Sabbioni …


22/04/2006

22/04/06 - 18:50

VENISE, 19, 20 AVRIL 2006







14/04/2006

14/04/06 - 21:41

CARAVAGE, "LA VOCATION DE SAINT MATTHIEU" (322 cm x 340)



Sous une fenêtre haut placée et le mur à droite qu’éclaire en biais un jaillissement de lumière, - grande dramaturgie du clair-obscur.

A gauche, l’usurier Matthieu est assis à sa table de travail, sa main droite comptant l’argent qu’il prête : l’emprunteur (un robuste jeune homme, belle cuisse droite dans la lumière), se courbe en avant, yeux fixés sur les pièces. Sa main droite les ramasse, l’autre main serre sa bourse. Derrière lui, témoin du prêt, un homme âgé ajuste ses binocles.
Matthieu est bien entouré : à sa gauche, le coude appuyé à son dossier, un joli jeune homme aux manches bouffantes, à la coiffe garnie d’un plumet, se tourne à droite vers l’entrée. En face de lui et vu de dos, à cheval sur un banc cuisses écartées, l’épée pendant derrière lui, un autre jeune homme se tourne aussi vers l’entrée. (L’un peut être le joueur de cartes contre lequel le premier jeune homme a perdu, l’autre le complice du tricheur). Matthieu est surpris, le visage en plein dans cette lumière qui fait irruption, qui éclaire aussi les visages des deux ragazzi. Il tend l’index vers lui-même, « C’est moi que vous appelez ? ».

A droite en effet deux hommes viennent d’entrer. L’un, enveloppé dans une couverture ocre dont le haut est dans la lumière, de sa main droite le désigne.
Bien qu’il soit dans l’ombre on voit de profil le beau visage impérieux d’un autre homme. La lumière éclaire son cou, sa joue gauche que borde une maigre barbe, l’aile de son nez. Les lèvres charnues, entrouvertes, et les yeux sont dans l’ombre, - le regard entièrement dirigé vers Matthieu. L’homme tend en avant le bras droit et son poignet fléchit, sa main désigne Matthieu, « Oui, c’est toi ! ».

Le geste est superbe et le visage aussi beau (mais moins bouleversant) que celui du Christ dans « L’Evangile selon Saint Matthieu », le film de Pasolini.

(Longtemps j’ai cru qu’il était impossible qu’on s’adressât à mon visage.)

12/04/2006

12/04/06 - 22:46

GRAND CORPS MALADE



Mon ami Ben m’avait parlé de Grand Corps Malade, un garçon qui fait du slam . Il avait dû m’expliquer ce mot : c’est une forme de poésie « récitée » dans un café, qui a pour contrainte principale un agencement de rimes qui rythment le texte, avec souvent des jeux d’allitérations (répétitions de mêmes sons consonnes) et d’assonances (répétitions de mêmes sons voyelles). Habituellement, les poèmes sont dits « a capella », c'est-à-dire sans accompagnement de musique.

J’étais allé à la FNAC, et j’y avais trouvé le C. D. de GCM, intitulé « midi 20 ».

Quand je l’ai écouté, j’ai tout de suite été bouleversé par cette voix grave de basse, à l’élocution intense et précise, totalement dénudée, qui dit les textes avec une certaine véhémence qui tient de la conviction intime. Voix qui part de soi, qui parle du monde à partir de ses sensations les plus profondes, de ses blessures mais aussi d’une force innée poignante.
Difficile, peut-être impossible de ne pas pleurer : c’est beau, c’est fort, je suis touché au plus vif par cette intelligence et cette vraie générosité, par cette force, cette confiance, cet humour qui sont ceux d’un véritable poète.
La plupart des textes sont accompagnés d’une musique plutôt discrète mais totalement accordée avec la voix.

Je sais que je suis sujet aux engouements, que ce qui peut m’enthousiasmer à un moment peut assez vite m’ennuyer quand j’en découvre les limites, je sais qu’on y décèle des facilités, - mais ces textes ne peuvent être dissociés de la voix qui les incarne si puissamment. Ce qui est sûr, c’est qu’ils parlent du monde présent de la façon la plus bouleversante, la plus inventive et la plus juste.

Le site de Grand Corps Malade est très bien fait, généreusement vous offre d’écouter une de ses chansons, plusieurs extraits, et de voir quelques petites séquences de slam, où l’atmosphère de ces récitals dans un bar est très bien rendue (voyez en particulier celle où GCM récite « Ma tête, mon cœur » … qui est un vrai bijou ! - c’est le cas de le dire !!!).

02/04/2006

02/04/06 - 20:21

TITIEN : BACCHUS ET ARIANE (175 cm x 190 cm)



GRANDE DESCRIPTION D'UN TABLEAU DU TITIEN : BACCHUS ET ARIANE
ET COMMENTAIRE FORME D'EXTRAITS D'UN CATALOGUE ANGLAIS
DE LA NATIONAL GALLERY, DE FRAGMENTS DE CATULLE
ET D'OVIDE AVEC LEURS TRADUCTIONS,
D'INDICATIONS CHRONOLOGIQUES ET DE 3 BREVES REFLEXIONS.


Tout à gauche, Ariane, surprise, s'arrête (le mollet droit dénudé en arrière et le talon haussé) - a un geste d'effroi ; le bras droit (la mains doigts écartés à hauteur de la tête) tourne à gauche entraînant la contorsion du buste et le désordre du vêtement, que sur les reins retient la main gauche, - et toute l'épaule s'est découverte, - alors qu'en profil perdu le visage est levé vers la droite : Bacchus bondit du haut d'un char tiré par deux guépards, te quaerens, Ariadna, tuoque incensus amore. La jambe droite plongeant dans le vide, le torse de côté est jeté en avant, le cou tendu, le visage farouche, éperdu, - les bras et la jambe gauche restés en arrière montrant la position quittée. Une draperie rouge, maintenue sur le ventre, par dessus l'épaule gauche se déployant ondoie.
Et voulant que d'un astre éternel elle brille, - lui enleva du front sa couronne qu'il lance au ciel. Celle-là vole par les airs subtils, et dans le vol ses pierreries deviennent des feux étincelants et se disposent fixées sur l'azur, d'une couronne l'aspect restant.
Suivant Bacchus hors du bois, l'extravagant cortège déambule, enthousiaste : un jeune taureau a été poursuivi, capturé, dépecé.
Un petit chien noir aboie : marchant cambré, un satyreau se retournant le minois enjoué tire au sol la tête sanguinolente. Une bacchante au vêtement défait, le sein gauche découvert, et levant dans sa main droite une cymbale, avance d'aplomb sur sa jambe gauche toute nue. Un grand faune barbu, le corps bronzé enlacé par deux longs serpents qu'il empoigne, sa puissante cuisse gauche en avant, le bras gauche baissé repoussant en arrière, tente et s'efforce, tel Laocoon, de se délivrer. Plus au fond, une autre bacchante, le bras levé vers la droite, frappant un tambourin, regarde à gauche : sur les pas du premier un second faune, couronné de lierre et ceint de vigne, le tyrse en main, danse et brandit avec sa droite le jarret démembré. Dans le bois tout au fond à droite, apparaît, soutenu par deux comparses - l'un soufflant dans une corne - l'énorme Silène, avachi, somnolent, sur un âne.

PARS E DIVOLSO JACTABANT MEMBRA JUVENCO/ D'UN TOUT JEUNE TAUREAU DEPECE REPANDAIENT LES MEMBRES. ARIADNE, THE DAUGHTER OF THE KING OF CRETE, WAS ABANDONED ON THE ISLAND OF NAXOS BY THESEUS. SEVERAL CLASSICAL AUTHORS DESCRIBE HOW, WHILE WANDERING DISTRACTEDLY ALONG THE SEASHORE AND WEARING AN UNGIRT TUNIC SHE WAS SURPRISED BY THE GOD. FLORENS VOLITABAT IACCHUS/ LE FLORISSANT BACCHUS VOLAIT, A TA RECHERCHE, ARIANE, ET POUR TOI ENFLAMME D'AMOUR. - Et les couleurs? dit-elle en regardant l'image. Je répondis que je m'étais plutôt intéressé à décrire les tourbillons qu'enthousiasmés les corps forment. CATULLE - LE MARIAGE DE THETIS ET DE PELEE 251-264. PAR COMPARAISON AVEC L'ELEGANCE HUMANISTE DU FESTIN DES DIEUX PEINT PAR BELLINI (NOW IN WASHINGTON). A WORSHIP OF VENUS AND A BACCHANAL OF THE ADRIANS, BOTH BY TITIAN AND NOW IN THE PRADO, WERE ALSO PART OF THE SAME SERIES. PARS SESE TORTIS SERPENTIBUS INCINGEBANT/ S'ENSERRAIENT TOUT LE CORPS D'ENTRELACES SERPENTS. PLANGEBANT ALIAE PROCERIS TYMPANA PALMIS/ ELEVANT HAUT LEURS PAUMES ; c'est le geste de la bacchante frappant son tambourin au-dessus de sa tête. OVIDE - LES METAMORPHOSES, LIVRE VIII 176-181. UTQUE PERENNI/ Il arrive qu'un soudain mouvement "nombreux" du texte (jeu phonique insolite, excès de précision littérale : débordement, exubérance) précipite la lecture d'un fragment descriptif, tout d'un coup emportant le lecteur comme dans une perte de conscience : le ravissement. SIDERE CLARA FORET, SUMPTAM DE FRONTE CORONAM/ IMMISIT CAELO. TENUES VOLAT ILLA PER AURAS/ COMMENCE A VENISE, L'ETE 1522. DUMQUE VOLAT, GEMMAE NITIDOS VERTUNTUR IN IGNES/(THEREBY CREATING A CONSTELLATION). CONSISTUNTQUE LOCO, SPECIE REMANENTE CORONAE/ACHEVE A FERRARE, AU PRINTEMPS 1523. (NOW IN THE NATIONAL GALLERY, LONDON). THE PICTURE WAS COMMISSIONED BY DUKE ALFONSO I D'ESTE AS ONE OF A SERIES OF PICTURES OF BACCHANALIAN SUBJECTS INTENDED TO ADORN A SMALL ROOM IN HIS CASTLE AT FERRARA. Bref un art strictement apollinien - Et pourtant tout vacille. JUIN 1979. AUT TERETI TENUIS TINNITUS AERE CIEBANT/ D'UN AIRAIN ARRONDI, ILS TIRAIENT DE GRELES TINTEMENTS, - LES CORS, NOMBREUX, SONNAIENT GRONDANT D'UN RAUQUE CHANT, ET LA FLUTE BARBARE D'AFFREUX SONS STRIDULAIT.

 

Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13