29/03/2006PHRASEIl a mis entre vous et lui un écran de cristal, si poli, si brillant qu’on n’en a pas vu d’abord l’obstacle.
L’infrangible obstacle.
26/03/2006HIER 25 MARS 2006levé à neuf heures et quart.
pensé à une phrase avec les mots « écran de cristal », ou « mur de cristal », qui exprimerait l’idée d’une transparence absolue, obstacle infrangible.
fait la poussière dans la bibliothèque, feuilleté le catalogue de l’exposition sur Roland Barthes en 2003 (où une belle œuvre de Twombly est reproduite), puis le Purgatoire de Dante : je voulais retrouver l’expression « la navicella del mio ingegno». C’était juste les trois premiers vers du chant I.
« Pour courir meilleure eau il hisse les voiles
A présent le petit vaisseau de mon génie
Qui laisse derrière soi mer si cruelle.
envoyé un nimèle à H..
déjeuné vers une heure et demie en écoutant à la radio un débat où les interlocuteurs discutaient des hypothétiques tactiques de Villepin et Sarkozy quant aux circonstances actuelles.
écouté le Magnificat de JSB. Retrouvé, surtout au début avec la pimpante allégresse des trompettes, le bonheur que j’ai eu à découvrir cette musique, adolescent.
dormi une petite demi-heure sur le canapé du salon, enroulé dans une couverture.
relu au chapitre III des Métamorphoses celles de Tirésias, d’Echo et de Narcisse. L’histoire d’Echo est très joliment narrée :
« Narcisse, par hasard séparé de la troupe de ses fidèles compagnons avait dit : « Y a-t-il quelqu’un près de moi ? » « Moi ! » avait répondu Echo. Stupéfait, il porte ses regards de tous côtés et crie à pleine voix : « Viens ! »; Elle appelle celui qui l’appelle. Il se retourne et ne voyant venir personne « Pourquoi, dit-il, me fuis-tu ? » Il lui revient autant de mots qu’il en avait dit. Il insiste et, trompé par la voix qui paraît alterner avec la sienne : « Ici, reprend-il, réunissons-nous ! » Il n’y avait pas de mots auxquels Echo pût répondre avec plus de plaisir : « Unissons-nous ! » lui renvoie-t-elle ; et charmée elle-même de ce qu’elle a dit, elle sort de la forêt et veut jeter ses bras autour du cou désiré. Lui s’enfuit, et la fuyant : « Enlève ces mains qui m’enlacent, dit-il ; je mourrai avant que je me livre à toi ! » Elle répéta ces seuls mots : «Que je me livre à toi !»
lu un article de revue sur le baroque, somme toute assez confus.
ouvert la fenêtre de ma chambre à sept heures tandis que l’angélus sonnait pour regarder la campagne sous des nues basses et grises (il pleuvait finement). Respiré l’air très doux qui fleure une bonne odeur de terre mouillée. Pensé soudain que dans quelques semaines je serais à Venise.
été sur GA où j’ai trouvé un message de G. Lu plusieurs articles. Le dernier de Hugoindigo, comme toujours, lucide et serein. Contacté X qui ne m’a pas répondu.
bu un whisky servi plus que généreusement par J.-L. au point que vite stoned. Dîné de pizzas accompagnées de salade verte. Beaucoup ri. Ethnographie sauvage du milieu médical. (Le chirurgien, qui à sept heures du mat regarde déjà son compte bancaire …)
Maintenant il est un peu plus de dix heures et quart.
23/03/2006FANTAISIE SUR UN TABLEAU DE CY TWOMBLY (LEDA ET LE CYGNE)

Zeus est le dieu-éclair, - un rapide, - et pour Léda le dieu-éclair s’est fait Cygne.
Et descend du ciel, époustouflant plumage de neige, - ailes déployées lui vole dans les plumes, - divine surprise !
Ailes déployées, la bouscule et culbute, - et le cygne l’assaille, ayayaille !
Léda la belle se débat (un peu), fait son oie blanche, aussitôt le Cygne la couvre, entre ses lèvres ouvertes introduit son bec.
(On dit que le Cygne, peut-être un instant pensant à Ganymède dérapa, allant trop loin par derrière, et Léda aurait ri !)
Léda la belle se cambre et se tord, sous le ventre duveté est prise, « Oh ! » fait-elle, et dans un long soupir ajoute « Ho oui ! … » et conçoit que c’est bien un dieu qui la visite ainsi - éclaboussement lumineux !
Et Léda sous le ventre duveté tout ébranlée, avance et recule, sous le ventre duveté, est vrillée, - oh le jaillissement divin ! - et s’enivre ! et s’écrie oui ! oui ! oui ! et jouit …
Toute de blancheur éblouie …
(Les mythographes racontent que Léda, ce soir-là, eut la fine idée d’être honorée de son époux, le roi Tyndare, qui le lui fit bien sentir.
C’est ainsi que plus tard, elle pondit deux œufs. Du premier sortirent Hélène et Pollux, du second Clytemnestre et Castor. Certains prétendent que ceux-ci étaient de la semence de Tyndare, ceux-là de la semence du divin Cygne.)
22/03/2006CY TWOMBLY , Leda and the Swan, 1961, 190.5 cm x 200 cm (fragment)19/03/2006EXERCICE D’IMAGINATION (FORCE 3)
L’image qui accompagne mon dernier post intitulé PHRASES, est la reproduction d’un tableau de Cy TWombly, (sans titre), - réalisé en 1970, et dont les dimensions sont étonnantes 345.5 cm x 495.3 cm !
A vous de l’imaginer !
Il était présenté dans l'une des salles du Centre Pompidou lors de l’exposition consacrée à cet artiste en 1988.
Cy Twombly est l’un de mes artistes préférés, pour la poésie de ses œuvres et leur extrême variété, faites de graffitis rêveurs, gribouillis, giclures, taches colorées, lignes errantes, relâchées, mots et vers écrits gauchement …
L’une de ses œuvres, intitulée « Achille pleurant la mort de Patrocle » (259 cm x 302 cm, 1962) était visible à l’exposition « Big Bang, destruction et création dans l’art du 20ème siècle » et a été acquise par le Centre Pompidou l’an passé.
J’avais choisi cette image parce que, sur le fond ardoise, ces lignes de craie blanches dessinant les spires irrégulières entrelacées de trois tourbillons horizontaux (qui accompagnaient les phrases du texte) évoquaient les fils de nos conversations virtuelles, - ténus, rompus, renoués, enroulés et déroulés.
17/03/2006PHRASES
Il est des phrases qui vous touchent comme ferait la main d’un autre posée sur votre joue.
Des phrases légères où les mots jouent, déclenchant le fou rire.
Des phrases dont la bouleversante simplicité vous laisse au bord des larmes.
Pourtant, devant la « lucarne magique », muets et sourds, - tous ces mots que nous n’entendons pas vraiment …
15/03/2006FRANCIS BACON : "OEDIPE, D'APRES INGRES"
Curieusement, ce sont plusieurs oeuvres de Francis Bacon (dont son "Oedipe") qui ont suscité en moi un certain intérêt pour l'oeuvre d'Ingres, en particulier pour la perfection de la ligne et du rendu.
C'est pourquoi, j'avais trouvé bon de confronter ces deux tableaux (article précemment publié le 30 novembre 2005)

En bas à droite, la cuisse haut levée, comme s'il s'élançait pour enjamber une haie, Oedipe se tient le pied (enveloppé d'un blanc bandage qu'imprègnent deux taches sanguinolentes) posé sur un étroit piédestal. Un trait bleu circulaire entoure obliquement l'invisible meurtrissure. Le visage avancé marqué, écoute.
Sur un podium à gauche, le Sphinx se dresse, planté sur ses grosses cuisses pâles de volaille (dont les pieds palmés semblent rognés). Le buste est de profil, les seins saillants. L'énigmatique face, légèrement floue comme sur une photographie un visage qui a bougé, paraît asexuée. Une goutte blanche et lourde perle à la commissure des lèvres.
En haut, fantomale et suspendue dans le noir d'une porte ouverte, - est tapie l'Erinye, ensanglantée : pourvue de deux pédicules recourbés terrible tête toute meurtrie de poulpe, qu'un rostre prolonge, par en dessous dardant un aiguillon blême. Une courte flèche blanche rougie désigne l'atroce : l'énorme œil est écrabouillé.
Ingres avait représenté Oedipe la cuisse gauche levée horizontalement, à angle droit avec le mollet, - le pied posé sur un rocher. "Je détachai tes pieds transpercés, c'est pourquoi on t'a donné le nom que tu portes : Oedipe." Un trait bleu circulaire entoure l'invisible blessure. Un autre cercle a presque pour centre le sexe d'Oedipe. "Ton père lui-même avait voulu que tu périsses. - Pourquoi? - Par peur d'un funeste oracle : un fils, né de lui, le tuerait." Sur l'épaule Oedipe a - la pointe obliquement arrêtée à son pied - cette lance qu'après le meurtre il arracha à l'inconnu : son père.
Le jeune homme, le buste arc-bouté, se tient le coude appuyé sur le genou. L'index de la main gauche dénoue l'énigme. Le regard fixe avec sagacité le Sphinx. "Nous vîmes une horrible scène : Oedipe, au vêtement de la Reine expirée prend l'agrafe d'or, la lève, et s'en frappe les yeux." L'affreux châtiment qu'à soi-même Oedipe inflige, déplacé dans l'espace et le temps selon la troublante logique sensitive d'un rêve, est porté par l'Erinye : l'énorme œil est écrabouillé.
11/03/2006EXPOSITION INGRES, AU LOUVRE. vu samedi 25 février de 19 heures à 21 heures environ l’Exposition Ingres au Louvre, dans d’excellentes conditions : deux ou trois personnes déambulent dans chaque salle, vous pouvez vous approcher des tableaux, vous reculer, avoir une vue d’ensemble de l’accrochage, comparer à distance …

d’abord accueilli par « Jupiter et Thétis », une hénaurme machine (327 x 260) de 1811 : Thétis manifestement a le bras long, et le cou aussi, - tout gorgé de volupté désirée, sa supplication doit être gutturale. Zeus montre largement son divin torse (peu « buildé »), - a l’air si concentré qu’il louche presque, - regard fixe sous d’ombrageux sourcils. C’est un Zeus frontal. Les bras sont écartés, - l’avant-bras droit, levé, tient dressé son sceptre, le gauche repose sur une nuée.
« La Grande Baigneuse ou Baigneuse Valpinçon » (du nom de son premier propriétaire), - même pour un amateur d’hommes, est d’une impeccable beauté. Ce dos couleur d’ambre, posé sur un matelas drapé de blancs soyeux, est une merveille de grâce et de solidité, avec sa torsion de la tête en profil perdu, coiffée d’un riche turban blanc aux rayures rouge corail…

L’étude pour Angélique montre qu’Ingres est un peintre sensuel. La jeune femme toute nue est debout, les poignets liés doivent être attachés à un roc. Sa tête est renversée en arrière, les yeux chavirés vers son sauveur, la bouche relâchée, lèvres entrouvertes, le cou est encore plus rengorgé que celui de Thétis, - les pointes des seins sont toutes durcies, les cuisses se serrent, enferment la fente visible (mais invisible dans l’œuvre achevée) : tout cela montre qu’Angélique attachée est au supplice, et quel supplice ! Est-ce l’apparition de Roger montant un hippogriffe qui suscite ce supplice ?
Les portraits sont tous très réussis, somptueux. Ils reflètent la société de leur temps.
Plusieurs hommes sont peints à l’extérieur ; l’apparent réalisme des visages se détache sur un ciel orageux très romantique.

Les femmes sont magnifiques. Mme de Senonnes (qui a des airs d’Adjani, la moue en moins) est un peu penchée en avant, émergeant d’une robe de velours d’un rouge sombre ; elle étale en partie sa collection de bagues, trois à l’index, trois à l’annulaire de la main droite, une seule au majeur ; et pareillement à l’autre main sauf au majeur, nu (on n'ose se demander pourquoi ...); deux chaînes d’or pendent autour du cou, glissent sur les seins, retenant pour l’une une breloque (une sorte de petit diabolo), pour l’autre une croix orfévrée, à proximité d’un bijou orné d’une grosse pierre verte. Elle porte aux oreilles des pendentifs où brillent des rubis.
Comme pour Mme de Senonnes, Ingres fait poser Mme d’Haussonville et Mme Moitessier (assise) devant un miroir offrant ainsi une deuxième image du modèle, - les épaules et la nuque, et ce sont de beaux morceaux. Mme Moitessier (debout) présente aussi une collection de lourds bijoux : l’œil suppute aisément le poids d’or des bracelets - notamment celui du poignet gauche, d’où pendent monnaies d’or et pierres précieuses.
Les aristocrates semblent plus sobres quant aux breloques : Mme de Rothschild brille par les diverses étoffes somptueuses de sa vaste robe dont le buste semble émerger avec grâce. La coiffe est originale : deux plumes blanches d’autruche (que réunit un bijou posé au sommet du front) retombent en couronne autour de la tête.

Mais les portraits les plus beaux sont ceux de M. Bertin et de Ferdinand Philippe d’Orléans (fils de Louis Philippe).
Le premier peint la magnificence toute matérialiste du puissant directeur du Journal des Débats - la tête enfoncée dans les épaules, doigts posés à l’intérieur des cuisses écartées pour positionner confortablement le ventre. Il est l’image même de la réussite, assise, celle qui a du poids dans les affaires. Le second (auquel va ma préférence) représente de face le jeune Prince à l’âge de trente deux ans. Sa pose est d’une extrême noblesse, debout, très droit, l’épaule droite légèrement avancée faisant tourner le buste. La taille est svelte. L’attitude est d’une rare élégance, le bras droit se replie pour soutenir son bicorne noir, la main tenant son gant. L’autre bras redescend, dessine une courbe ; la main gauche gantée est posée sur la garde d’une épée qu’on ne voit pas. Le haut de l’habit noir est rehaussé par l’or des épaulettes, l’or des boutons ronds, l’or des passements du bicorne. Le pantalon est d’un rouge garance magnifique, - que rappelle le ruban des croix décorant le haut de l’habit. Le visage (grands yeux clairs, long nez droit, lèvres charnues) respire l’autorité et la douceur. Ce prince charmant devait mourir quelques mois plus tard dans un accident de voiture, suscitant les commandes de plusieurs copies et répliques de ce portrait.
On ne dira rien de la peinture d’histoire, ni de la peinture religieuse : elles sont fades et m’ennuient.
L’exposition s’achève avec les dernières toiles d’Ingres. Entre autres on trouve côte à côte les deux versions d’ « Œdipe et le Sphinx », celle de 1808 et celle de 1864 qui reprend la composition en l’inversant et en modifiant quelques détails. Curieusement Œdipe a un visage plus tourmenté, comme si ayant résolu l’énigme du Sphinx, il devinait la suite de l’histoire.
J’ai déjà décrit la première version, confrontée à un tableau de Francis Bacon intitulé « Œdipe et le Sphinx, d’après Ingres » dans un article posté le 30 novembre 2005.
Enfin « Le bain turc » pourrait s’appeler « L’Empire de la volupté ».
C’est un étalage de corps alanguis, de chairs repues, de torses qui se cabrent ou se lovent, couvant quelque énorme orgie. Et dans cet amas voluptueux, on retrouve le dos superbe de la grande Baigneuse, jouant de quelque luth, - et se détachent, au premier plan à droite, un torse lascif, cuisses serrées, seins lourds, bras rejetés derrière la tête abandonnée, - et presque au centre, une jeune femme au visage de profil, aux cheveux humides qu'une autre debout derrière soulève d'une main, de l'autre agitant un encensoir pour les sécher et les parfumer.
« Là tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »
Ces vers de Baudelaire pourraient aussi bien résumer cette exposition.
05/03/2006RHAPSODIE (SUR L’ECHANGE VIRTUEL)
Echanger quelques phrases avec un inconnu que vous avez contacté et qui vous a répondu doit être un art, - et certains y réussissent probablement.
Moi, je me sens d’abord maladroit, crains d’ennuyer l’autre par des platitudes ou, pire, des questions dont la réponse se trouverait dans son « portrait », je crains qu’il prenne alors congé, montrant que je suis indigne de son attention.
Comment font les autres quand ils « chattent » ? De quoi parlent-ils quand ils ne draguent pas ?
Souvent je dois relire plusieurs fois le message avant d’être sûr de l’avoir compris … Et encore, certaines expressions persistent à rester opaques … Si je demande qu’on m’explique, je me sens lourd … Aussi l’échange reste-t-il approximatif, - l’expression du visage, ni celle du regard, ni celle du corps n’aidant à la compréhension de ce qui est dit.
J’aime quand on me parle de lieux, qu’on est attentif à me l’évoquer avec des mots particuliers, qui expriment autant le caractère du lieu que la sensibilité de celui qui parle …
On veut « rencontrer » des « gens », mais qu’est-ce à dire quand tout passe uniquement par le web ? Quels désirs se jouent ?
On répondra avec cynisme : baiser … Bon, ça arrive, mais il n’y a pas que ça …
Quel est ce désir d’intimité que j’éprouve ?
J’aime créer une intimité avec mon interlocuteur, faite d’implication personnelle, de confiance mutuelle, d’humour, de jeu, - de jeu avec les mots puisque dans le « chat » les mots sont la seule réalité dont nous disposions…
Quand c’est un autre qui me contacte, je suis comme émerveillé qu’on puisse s’adresser à moi, je me demande : que me veut-il ? qu’est-ce qu’il peut bien trouver d’intéressant en moi ?
Questions vaines (mais dont les réponses pourraient donner confiance en soi) …
J’ai toujours eu faim de contacts, - été maladroit dans l’expression de cette faim, trop soucieux d’apprivoiser et de sociabiliser sa violente avidité.
REPENTIR (A PROPOS DE BONNARD)
Dans mon précédent post sur la Phillips Collection, j’écrivais à propos de Bonnard : « c’est une peinture de rentiers amateurs de loukoums. »
C’est une mauvaise « chute » : j’avoue avoir cédé à la facilité, je crois qu’il n’y a pas que des rentiers amateurs de loukoums pour aimer cette peinture, et parmi ceux qui l’aiment, certains ont de bonnes raisons de le faire.
D’ailleurs j’avais prévu de voir l’exposition Bonnard lundi dernier, oubliant qu’elle était fermée ce jour-là.
Je dois aussi avouer que je ne l’ai pas regretté, ayant vu à la place « Picasso-Dora Maar », où l’on voit au moins 3 ou 4 purs chefs d’œuvre par salle.
02/03/2006"CHEFS D'OEUVRE DE LA PHILIPS COLLECTION" (Paris, 24 dévrier 2006)
fait la queue une heure et quart pour voir au Musée du Luxembourg les chefs d’œuvre de la Phillips Collection.
Oui, trois ou quatre : deux ex aequo : de Renoir Le déjeuner des canotiers (1880-1881 ; 130 x 175), - une des plus belles compositions impressionnistes, animée, joyeuse, où le désir papillonne, visible sur les visages et dans les regards (la petite jeune fille accoudée sur le garde-fou qui bavarde avec l’homme au chapeau melon, celle à droite qui renverse sa tête visage levé vers l’homme à tête nue penché au-dessus d’elle, le trio juste derrière tout à droite), avec cette table de fin de déjeuner, couverte de bouteilles bien entamées, d’une opulente coupe de fruits, de verres vides brillamment colorés de rouge au fond, ou d’ambre.
Renoir donc ex aequo avec Bacon (Etude de silhouette dans un paysage, 1952 ; 189 x 137). Les hautes herbes envahissent les 2/3 inférieurs de la toile ; dans le tiers supérieur s’élèvent des arbres sous une ample trouée de ciel bleu. Au croisement de la verticale qui partage le tableau également et de cette limite horizontale, se trouve assise la silhouette concentrée de l’homme, légèrement floue, - corps tassé dans un halo d’ombre bleutée, isolé, émergeant des hautes herbes. Derrière lui, son ombre oblique s’étend, qui donne une certaine profondeur au tableau.

Autre chef d’œuvre : l’autoportrait de Cézanne (vers 1979-80 ; 60 x 47) où le regard pétille, intelligent, madré, vif, un peu moqueur, - entre réalisme de Courbet et touche de plus en plus personnelle, pensée, posée en fonction des voisines, comme élément d’une construction.
Deux des trois toiles de Van Gogh sont assez belles par l’ampleur de leur respiration, - le chatoiement de L’entrée des jardins publics à Arles (1888 ; 72 x 90), et la robuste gesticulation des platanes dans Les paveurs (Boulevard de Saint Rémy) (1889 ; 73 x 92).
De même La Petite baigneuse d’Ingres, et Femmes se peignant de Degas (à côté de Danseuses à la barre, vraiment ratées : qu’on regarde la gringalette jambe gauche arquée de la première danseuse.).
L’Intérieur au rideau égyptien de Matisse est assez beau avec ce contre jour où la fenêtre encadre et quadrille les courbes jaunes et le bleu noir des palmes dehors, au-dessus d’un plat blanc de citrons posé sur une table à l’intérieur. Mais le rideau égyptien à droite n’est pas très séduisant - ni le motif, ni les couleurs (rouge, vert, noir).
aimé personnellement le Berkeley I de Richard Diebenkorn, - dans la mouvance de l’expressionnisme abstrait : couleurs douces assez subtiles, graphisme léger, élégant, - et Retour au pays de Philip Guston (dont la reproduction est terriblement dure), toile aux couleurs fraîches, vivaces où jouent les empâtement et les parties à peine esquissées voire vides.
Quant aux autres toiles, ce sont des signatures, non des chefs d’œuvre. Exemples : les deux Picasso : La Toilette, est une toile assez faible (la silhouette de la femme est molle - ratée). La femme au chapeau vert serait un chef d’œuvre n’était le repentir du sein gauche (sur l’épaule !) manifestement non « résolu ». Les compositions de De Staêl sont plates, restent inabouties. De Braque la composition du grand guéridon ne manque pas de monumentalité, - ni de vulgarité avec ce gros couteau de cuisine croisant le fer avec une pipe en terre : que font-ils là avec deux pommes ou deux poivrons posés devant une ETUDE ?)
Et Bonnard, il doit avoir fait quelques jolies toiles (il fallait peut-être malgré tout voir l’exposition Bonnard) - mais celles de cette collection n’en sont pas vraiment : le foisonnement chaotique des couleurs neutralise et dilue la lumière : « too sweet » disait mon ami Francis Carline. Il avait raison : c’est une peinture de rentiers amateurs de loukoums.
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
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