J'écoute : Elisabeth Grûmmer (Merci Hercule!)
Je regarde : souvent une photo
Je lis : "Tissé par mille" de Camille Laurens
Je joue : non
Je mange : oui, bien sûr
Je bois : de l'eau, du thé, du vin, du Martini (rouge ou blanc)
Je cite : pas
Je pense : aux uns, aux autres
Je rêve : oui
(mis à jour samedi 5 avril 2008 à 23:59)

17/12/2005

17/12/05 - 23:55

DISCONTINU D'UNE ELEGIE (36 FRAGMENTS)








I



Je m'étais réveillé à l'avant du bateau


Sillonnant souplement la mer


La nuit plus claire




II



L’air doux s’évaporait légèrement dans l’aube


Au loin se découvraient bleu pâle et mauves les côtes crétoises




III



Le bateau entrait dans la baie de Souda


J’apercevais sur les pentes ensommeillées des montagnes signalés dans l’ombre par leurs lumières électriques trois villages je cherchais à identifier kéfalà




IV



J’avais tout à coup sangloté repensant à ce douloureux désir qui me pénétrait un an auparavant lorsque je lisais le manuscrit de l’homologue


Il l’avait furieusement aimé cet homologue




V



Et moi l’éblouissante histoire m’avait saisi


J’arrivais aux plages tant rêvées du récit




VI



Un certain Manolis me conduisait cet odorant jasmin en fleurs près du café on montait une ruelle avions débouché dans l’air brûlant d’une petite place
On redescendait un chemin pierreux et tournant étions rendus à sa maison




VII



Tel un autre christ vêtu de neige dans une icône de la transfiguration dans l’encadrement de la porte de la cuisine obligé de courber la tête et levant les sourcils il était apparu en chemise blanche pantalon blanc les pieds nus le visage reposé souriant aimable




VIII



J’imaginais sans que cela me fût pénible d’autres soirées passées dans cette cuisine quand celui qu’il aimait avait été là


Quand l’homologue était absent pensant à lui


Ecrivant l’homologue




IX



Le matin dehors sous la toile jaune passé tendue au-dessus de la table on prenait le petit-déjeuner


En bas du versant rocailleux parsemé de cactus et de quelques figuiers la mer brillait




X



Invisible et strident parmi les pins le chant des cigales s’intensifie assourdissant


En vagues successives se raréfie


La clarté aveuglante les murs blancs




XI



Dans cette haute pièce chaulée sans fenêtre un vantail de la porte entrouvert laissant entrer assez de lumière tandis qu'assis sur ma couche j'écris lui dort plus loin allongé sur le côté droit les jambes un peu repliées




XII



Sur le muret de la terrasse une touffe verdoyante de basilic embaumait je passais mes mains dedans comme joyeusement dans une chevelure ébouriffée et mes paumes sentaient bon l'aromatique essence de la plante




XIII



La nuit silencieuse aérée la claire obscurité du ciel fourmillant



Brillante et brusque pluie fine d'étoiles filantes



Chant éclatant d'un rossignol nocturne




XIV



Il boit du raki



Sa lèvre inférieure en avant le regard baissé les sourcils se contractant soudain au milieu du front composent de façon inattendue un masque douloureux



Il tient entre deux de ses longs doigts souples son verre qu'il pose sur la table qu'il regarde




XV



Soudain il chante en grec à tue-tête



Et l'éperdu désir de son passé en moi déchirement atroce hurle étouffé



Cette tendresse affectueuse et sensuelle qu'à cet autre il aura prodiguée avec ses grandes mains le caressant couvrant son visage de baisers




XVI



Fatigué il étend sur la table son bras y pose sa tête sa main pendant




XVII



Nous marchions l'un à côté de l'autre dans réthymnon



Hommes et garçons portaient des shorts de blue jean déchiré le mouvement alternatif de la marche montrait souplement remuée par le jeu musculeux des cuisses leur chair bronzée douce et velue




XVIII



S'arrêtant il m'avait indiqué dans une ruelle perpendiculaire une maison il avait travaillé là huit jours chez un menuisier



Malgré l'indifférence du ton la confidence était peut-être une faveur légère




XIX



Il me parle avec considération je peux parfois sentir même son amitié mais je regrette notre enthousiasme chaleureux lorsque nous discutions en buvant de la bière l'hiver passé en france
Son étincelant sourire sa parole alors m'enflammaient ou bien il avait le regard fixé sur la nappe en papier et ses grands doigts maniaient déplaçaient de petits morceaux cartonneux arrachés au dessous de son bock




XX



Dans une très vieille chapelle où nous étions entrés nous regardions l'iconostase quand soudain nous avions vu sortant d'une couronne de laurier poussiéreuse qui ornait la croix en haut un rat



Il avait allumé deux petits cierges qu'il éteignit avant de partir




XXI







Dans une librairie de réthymnon il avait acheté les poèmes inédits de cavafy



Un jeune homme aux yeux noirs et dont l'ardent sourire m'emplit de trouble était debout derrière le comptoir



Nous avions dîné sur le port



La lune s'était levée sur la digue légère ronde rouge amorçant sa courbe progression




XXII



Je m'étais réveillé dans la nuit
Immobile le silence



De rares bruits impressionnants



Je retenais ma respiration pour entendre mieux identifier



Passage furtif d'un animal nocturne frôlements de feuilles que remue un léger souffle de vent




XXIII



Nous grimpions sur de grands rochers où les vagues venaient se fracasser écumeuses y ruisselaient les blocs poreux rongés par endroits découpés régulièrement formaient un lieu étrange




XXIV



Nous dînions sous le clair feuillage d'une treille où pendaient des grappes de raisin magnifiques il m'avait demandé comment terre se dit en grec ancien




XXV



Tandis qu'infiniment se diluait dans l'ombre grandissante l'émouvante beauté dorée du soir sur la mer on voyait s'éloigner un navire et progressivement mourir son lent sillage



Nous avions beaucoup bu et ri nous étions légèrement ivres




XXVI



Dans la lumière des phares l'âpre paysage nocturne sans cesse surgissant engouffré glissait



La nuit je désirais son corps




XXVII



L'éblouissante clarté d'un matin



Il tenait dans sa main un petit gecko
Je lui disais mon instinctive répugnance pour cette sorte d'animaux



Le visage penché il souriait



Encouragé j'avais pris de sa main dans ma paume le petit animal gélatineux qui remua nonchalamment




XXVIII



En fin d'après-midi assis sur le muret de la terrasse nous regardions avec des jumelles les côtes jusqu'à réthymnon



Ainsi vue lourde lave toute luisante la mer semblait vaguement se mouvoir



Perdu dessus un bateau minuscule



Emergeant aérien d'une fine brume bleu clair au loin le mont ida apparaissait grand sein rose-doré




XXIX



Il regardait mes cartes postales



Une l'avait arrêté une icône l'hospitalité d'abraham



Nous nous étions amusés au détail d'une toute petite tête de veau dans un plat



Il avait cherché dans sa bible l'épisode figuré








XXX



Lui et moi allant nous baigner passions près de gens attablés qui bavardaient sous les tamaris dans lesquels pendaient des ampoules électriques déjà allumées



L'atmosphère du soir était très douce nous entrions dans l'eau transparente et fraîche nous étions seuls
Dans la pénombre je l'entendais un peu plus loin plonger puis s'ébrouer quand il émergeait









XXXI



Le matin devant la baie resplendissante sous le soleil nous avions lu quelques pages de proust avant de reprendre le bateau


Je l'avais photographié devant le petit port qui s'éloignait torse nu assis à l'arrière tandis que penché en avant il se taisait








XXXII



On dînait devant le rivage désert il avait plu le vent emportait de lourd nuages noirs



Silencieux on suivait la route longeant la mer



Les lampadaires l'obscurité les vagues bruissantes s'abattant sur le sable



Je pensais à mon départ le lendemain




XXXIII



Sur le quai il avait lancé d'un air moqueur que nous allions avoir maintenant une vraie correspondance



Je me souviens de phrases frêles dites précipitamment



D'abrupts silences



Ses yeux étaient incessamment distraits




XXXIV



Quand j'étais entré dans le bateau j'avais éclaté en sanglots je m'étais retourné une dernière fois il était encore là j'avais fait un petit signe de la main il y avait répondu



Je l'apercevais là-bas près de la voiture dont le capot était levé il était penché sur le moteur



Il avait démarré était parti



Le bateau dans la baie de souda partait




XXXV



Je suivais des yeux la côte je nommais kalyves plaka sur la cime éloignée ne voyais plus kéfalà



Des lumières scintillèrent la nuit venue



Obscur l'aimé rivage au loin sombrait




XXXVI



Longtemps je regardai éperdu









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Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi.
Montaigne, Essais, III, 13