04/02/2010 O CULO DI ANGELO !
Insolent à l’excès dès qu’il crut le pouvoir oser impunément, et en même temps familier et populaire avec le commun par une affectation qui voilait sa vanité, et le faisait aimer du vulgaire; au fond l’orgueil même, et un orgueil qui voulait tout, qui dévorait tout.
(Non, il ne s’agit pas de Qui vous croyez, même si cela y ressemble fort … Mais continuons.) A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers, et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenait des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver. Il connut et abusa plus que personne de la bassesse du Français.
Ces lignes, tirées des Mémoires de Saint-Simon, esquissent le portrait du duc de Vendôme, petit-fils d’un bâtard de Henri IV et sodomite pratiquant, - apprécié de Louis XIV qui pourtant avait ce vice en horreur.
Vendôme se levait assez tard à l’armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres et y donnait ses ordres du matin. Tout cela en présence d’officiers généraux et de gens distingués. Le petit duc n’épargne aucun détail réaliste à son lecteur : Il rendait beaucoup; quand le bassin était plein à répandre, on le tirait et on le passait sous le nez de toute la compagnie pour l’aller vider, et souvent plus d’une fois. Les jours de barbe, le même bassin dans lequel il venait de se soulager, servait à lui faire la barbe. C’était une simplicité de mœurs, selon lui, digne des premiers Romains, et qui condamnait tout le faste et le superflu des autres.
Saint-Simon évoque ensuite par une anecdote curieuse le mépris de ce personnage pour tout ce qui était élevé en grade ou en naissance . Alors qu’il commandait l’armée d’Italie lors de la guerre de Succession d’Espagne, le duc de Vendôme eut à négocier avec le duc de Parme, qui lui envoya l’évêque de la ville.
Celui-ci se trouva bien surpris d’être reçu par M. de Vendôme sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Indigné, le prélat quitte la place sans mot dire.
Le duc de Parme avait un jardinier, Alberoni, qui, rêvait d’« arriver ». Il sut plaire au duc par ses bouffonneries. Ce dernier lui trouva de l’esprit, et qu’il pouvait n’être pas incapable d’affaires. Il ne crut pas que la chaise percée de M. de Vendôme demandât un autre envoyé : Alberoni comprit qu’il avait tout à gagner s’il finissait l’affaire. Il traite donc avec le duc sur sa chaise percée, flatte, plaisante, fait rire et plaît.
Vendôme en usa avec lui comme il avait fait avec l’évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette vue Alberoni s’écrie: O culo di angelo!... et courut le baiser.
Ainsi devait commencer une belle carrière : Alberoni avait compris les exigences de la realpolitik.

Cy Twombly, "Sans Titre", 1968
30/01/201028/01/201025/01/201021/01/2010 SOUDAIN ENTENDRE (ET LE TEMPS QU’IL FAIT)
Bram Van Velde, lithographie, (33 x 64cm) 1975
Entendu ce matin à la radio deux poèmes de Reverdy. Le premier : « En ce temps là le charbon / était devenu aussi précieux / et rare que des pépites d’or / et j’écrivais dans un grenier / où la neige, en tombant / par les fentes du toit, devenait / bleue ». L’autre s’achevait ainsi : « la gouttière est bordée de diamants / les oiseaux les boivent ».
Ces deux poèmes m’ont toujours touché alors que la poésie de Reverdy la plupart du temps reste opaque pour moi.
Peut-être parce que ces phrases-là transfigurent le réel, le font devenir précieux, désirable.
J’ai feuilleté le recueil de Plupart du temps, I, ai lu quelques-uns de ses poèmes, - qui se sont ouverts, et m’ont dit quelque chose, comme «Saltimbanques » p. 52, ou «Jour monotone » p 93 (mais aujourd’hui l’air est si froid, humide, atone et gris, la bruine si lugubre, les lieux si désolés qu’on ne peut pas ne pas entendre un poème qui s’achève si simplement : « On n’entend pleurer que la pluie»).
Surpris aussi de trouver p. 135 cette phrase soulignée au crayon de papier : « Et devant la porte un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend ».
Je me demande bien quand j’ai souligné cette phrase, et précisément pourquoi.
23/12/200921/12/2009 « L’ŒIL CRITIQUE, UN BRIN IRONIQUE, DU PEINTRE » ? ( FISHCL, ENCORE !)
Suite au dernier texte que j’ai publié sur le tableau de Fischl intitulé Scenes of the late paradise : Parade, Marguerite–déraille écrit en commentaire : « Pas de désespérance sous-jacente dans ce tableau mais comment ne pas percevoir, autant qu'avec mon buveur seul dans son salon, l'œil critique, un brin ironique, du peintre ?»
A quoi j’ai répondu « Probablement. ». Mais l’affirmation que contient cette question rhétorique me semble moins aller de soi qu’il n’y paraît.
Peut-on dire que Fischl porte un regard « critique, un brin ironique» sur cette partie de la société américaine qu’il peint ?
Je suis tenté de répondre « Pas sûr», car je me demande si vraiment un artiste, comme Fischl (mais je crois qu’on pourrait généraliser) est critique vis-à-vis de ce qu’il représente.
Qu’il observe un certain milieu avec un regard aigu, et le figure sans concession, c’est certain. Qu’il porte un jugement sur celui-là, comme pourrait le faire un caricaturiste, je ne le crois pas.
Dans la peinture de Fischl, on ne trouve ni déformation, ni grimace, ni exagération, ni ridicule juste une certaine emphase que donne la lumière crue. C’est un art naturaliste, qui avant tout se propose de représenter les êtres et les choses tels que l’artiste les voit.
D’autre part, je voudrais aussi aborder un aspect de cette peinture (Parade) qui a été négligé : ce qu’elle comporte de beau (pour moi, en tout cas - au risque de faire hurler ! et d’ailleurs un commentaire dit : Affreux, horrible, obscène, à vomir . A quoi l’on pourrait déjà répondre : « De quoi parlez-vous ? Des corps représentés ? Ou de l’art qui les représente ? » Je crois que dans ce commentaire on vise surtout les corps, ce qui est en grande partie hors de propos.)
En quoi ce tableau (dont les grandes dimensions ne sont pas négligeables : 2, 70 m x 1, 90 m) me semble réussi : le groupe des individus représentés grandeur nature, l’est avec beaucoup de vigueur et de variété : les personnages masculins de forte carrure ont de la prestance, mais leurs tailles diffèrent, voire contrastent, comme font les deux hommes au milieu, - avec des chairs fatiguées, certes, mais il se dégage d’eux, malgré leurs shorts ou leur marcel une puissance digne des divinités figurées par Véronèse ou par Rubens. Parmi les femmes, celle, au sein nu, qui porte sa main au-dessus de ses yeux ne manque pas de grâce, et son geste aussi contraste avec ce que la composition en frise pourrait avoir de monotone … De plus je trouve que le mouvement parallèle des jambes gauches repliées des deux hommes au centre (qui reprend en écho le mouvement identique de l’homme âgé tout à gauche) dynamise la composition.
D’ailleurs le titre, Scenes of the late paradise : Parade est assez clair : ces hommes, ces femmes sont des dieux en exil : ils ont perdu l’éternelle jeunesse du Paradis, mais ont gardé leur aise : c’est ce que montrent leurs corps. Ils se sont adaptés à leur nouvelle condition. Le Paradis appartient au passé, mais ils n’ont point honte de leur chair flétrie. Ils sont toujours à leur aise, peut-être même en font-ils étalage : oui, c’est une parade, et c’est peut-être ce rien d’ostentation qui pourrait être qualifié d’obscénité …
Mais il ne me semble pas que le peintre soit critique à leur égard, ni même un brin ironique. Je parlerais plutôt d’empathie amusée.
19/12/200916/12/2009 ERIC FISCHL, Scenes From Late Paradise : The Parade, 2006..)
GRAND FOOTING
Grandes enjambées le long de la plage où les vagues s’allongent frangées de blanc. Grand footing, ça marche, droit devant, casquettes et lunettes de soleil, cambrée ventre avancé les bras ballants une deux une deux en avant.
Petites foulées, ça marche. Ça a toujours marché pour eux, le droit, la politique ou la finance ou le marché. A l’aise, ils ont toujours été à l’aise, le sont encore, malgré les corps avachis, les bras décharnés, la chair flasque des cuisses, les ventres ballonnés. A l’aise, toujours à l’aise.
Grandes enjambées le long de la plage, l’air assuré, décidés, dégagés, profil de momie, emphatique drap de bain turquoise et blanc, hercules sportifs, grands shorts flottants, torses boursouflés, parlant, ne parlant pas, c’est égal, en avant, les autres suivent.
Petites foulées, ça marche, casquettes et lunettes de soleil, ventre en avant, les autres suivent, tribu, troupeau, tous ensemble, grands gorilles en longs shorts flottants, balèzes, à l’aise, ça marche. Et trois westies parmi eux trottinent.
10/12/2009 FISCHL : REPONSE A MARGUERITE-DERAILLE
Ce que vous dites du « regard critique et acerbe de Fischl sur la bourgeoisie américaine» est exact, convient à la majorité de ses œuvres, mais Living room, scène 1 me semble échapper en partie à ce constat par l’ambiguïté du personnage : si son corps massif peut correspondre à cette satisfaction propre à la bourgeoisie américaine, son visage me paraît en contraste avec celle-là : j’y vois comme de l’incertitude voire (mais c’est peut-être exagéré) une certaine inquiétude : c’est par cette expression que ce tableau me semble échapper en grande partie à l’analyse que vous faites.
Bien qu’effectivement on retrouve ce personnage debout buvant un verre au moins dans une autre toile, je ne crois pas qu’il fasse fonction d’un symbole, d’un cliché au sens où vous l’entendez. La question du breuvage sur lequel j’ergoterais n’est pas insignifiante. Un peu légèrement vous suggérez que ce puisse être du Coca Cola. Mais non, dans le tableau, le breuvage est incolore. C’est peut-être de la vodka, me direz-vous. Mais un bourgeois américain buvant de la vodka, comme symbole ou « cliché », ça ne va pas …Comme je ne pense pas que ce personnage soit un « symbole », je suggère qu’il boit un verre d’eau, comme on le fait parfois en se levant le matin.
Vous persistez dans votre interprétation du mur vide et du mobilier épuré, je persiste à penser qu’elle est une surinterprétation, pour le moins.
Toujours à propos du mobilier, vous dites que je « fais le bête », mais le seul argument que vous avancez pour me réfuter c’est le « traitement » de celui-là par le peintre. Je ne vois pas quel est ce traitement particulier.
Plus intéressante, et probablement fondamentale, la question du malaise que vous et l’un de vos commentateurs (et certainement d’autres spectateurs) avez ressenti devant ce tableau. Vous semblez dire que ce tableau nécessairement suscite le malaise. Eh bien non ! Là encore, ce n’est pas exact : je peux dire que je n’éprouve pas de malaise devant ce tableau, ni les autres de Fischl. Ce genre de malaise relève du rapport que l’on a à soi-même.
Cela doit être important pour vous puisque vous écrivez « un malaise jusqu’à l’obscénité ». Or je ne comprends pas le sens de cette phrase. Voulez-vous dire jusqu’au dégoût ? Si c’est le cas, vous confondez la cause et l’effet : la cause c’est l’image qui choque par son obscénité, l’effet c’est votre dégoût, qui n’est pas l’obscénité. Je crois que cette confusion n’est pas anodine.
Vous vous êtes demandé honnêtement pourquoi vous aviez une telle réaction. Et vous répondez par votre interprétation. Mais celle-ci est principalement d’ordre sociologique, et ne parle pas de vous-même. Je ne vous demande pas, bien sûr, de nous donner la réponse, je dis simplement que votre interprétation en réalité ne répond pas à la question, comme si inconsciemment vous vous étiez réfugié derrière un propos sociologique.
Comment je vois cette peinture : un homme vient de se lever, dehors il fait très beau, la lumière inonde son appartement, il boit un verre d’eau par habitude, ou pour se rafraîchir … Il sort à peine de son sommeil, il ne pense à rien, ou bien, les préoccupations du jour commencent à affleurer à son esprit …
Cette peinture ne me semble pas un chef-d’œuvre. C’est une scène de genre montrant un moment de la vie privée contemporaine. La composition en est plutôt banale. Mais l’attitude et le cadrage du corps de l’homme, dans une perspective très réaliste, me semblent réussis. Et j’aime assez l’image de ce corps masculin, son aspect massif, en contraste avec l’expression pensive, voire inquiète du visage.
Cet air en effet ouvre sur autre chose, qui nous reste inconnu. Et c’est ce qui en fait pour moi, un peu, la poésie .
09/12/2009 REGARDER LA PEINTURE
Ecrire sur la peinture parfois fait dire de grosses bêtises. C’est ce qui est arrivé à un camarade à propos d’un tableau de Fischl : Living room, scene 1 (2002), dans lequel il voit « un symbole de l'obscénité américaine, autrement dit, occidentale ».
En effet il écrit : « Bien sûr, l'obscénité de ce tableau n'est pas dans le corps nu. Fut-il celui d'un quinqua rondouillard, quoique non obèse si l'on s'en réfère aux standards américains. L'obscénité n'est pas non plus dans le nez plongé dans un verre de whisky, mais dans le décor évoqué par le peintre avec économie et perspicacité. »
Vous voyez du whisky, vous ?
Un jus d’orange ? de l’eau ? …
On ne peut identifier ce qu’il y a dans le verre que boit le personnage. Dire qu’il s’agit de whisky me semble donc une extrapolation abusive, relevant du cliché, - ou de la projection personnelle …
Le décor maintenant : « Les murs disent son vide » : autre affirmation gratuite, ici : je crois que bien des gens ayant des murs vides contesteraient cette affirmation. D’ailleurs, un mur vide, dans un monde saturé d’images, c’est reposant, c’est très zen.
Le personnage : « Son aisance n'est peuplée de rien sinon de la seule satisfaction de s'être créé les conditions d'un confort excessif et inutile. » : au nom de quoi le camarade peut-il affirmer cela ? Cette phrase énonce une interprétation idéologique qui ne tient pas compte du tableau. Pour le camarade, un canapé, une table basse, un bouquet seraient « un confort excessif et inutile».
Franchement c’est du délire !
Morale du tableau : « L'argent qui écrase les uns pour le confort des autres ne comblent pas la solitude ni le néant de cette vie. Là est l'obscénité.» Quel est le rapport de cette phrase avec ce que le tableau montre ? Quoi, dans le tableau, suggère que cet homme éprouve un sentiment de solitude ? Quoi suggère que sa vie est un néant ?
L’obscénité, c’est le caractère de ce qui est choquant, impudique. Il est clair que le mot ne convient pas ici, même si on le prend au sens plus large de choquant, car cette affirmation « L'argent qui écrase les uns pour le confort des autres ne comblent pas la solitude ni le néant de cette vie.» ne s’applique en rien à ce que le tableau montre.
Que des aspects de la société américaine présentés dans certaines peintures de Fischl relèvent de l’obscénité, dans le sens précis du mot, et dans son sens élargi, c’est incontestable. Mais ce n’est pas le cas ici.
Le camarade donne l’impression de ne pas avoir regardé ce tableau, et d’y projeter sans raisons véritables quelques connaissances très générales relevant de clichés …
29/11/2009 SUR UNE PHOTO
Je suis tombé sur cette photo, un autoportrait de Claude Lévi-Strauss en 1935, dans un magazine où elle illustrait un article consacré à l’anthropologue récemment disparu.
Aussitôt j’ai aimé cette photo : l’attention y est tout de suite captivée par le sérieux du visage, que soulignent les lunettes et la barbe fournie : sous d’ombreux sourcils, les yeux fixent l’objectif sans sourire, d’un air tranquille, sûr de soi, - mais dépourvu d’orgueil.
Son front est largement éclairé par le soleil. Ses cheveux courts, relevés devant, brillent un peu.
La chemise, légèrement froissée, a le col ouvert. L’homme tient dans sa main gauche relevée un tout petit singe, à la tête arrondie. Le petit animal s’agrippe à la chemise de l’homme, comme s’il voulait grimper sur son épaule.
Le punctum de cette photo (pour reprendre ce mot employé par Roland Barthes dans La Chambre claire ) - autrement dit ce qui me point , ce qui me touche au plus intime, est cet avant-bras nu levé, velu, que la main prolonge en un geste d’une élégance extraordinaire : par deux doigts réunis et le majeur écarté, l’homme tient avec tendresse contre son épaule le petit singe (qui semble friand de ce contact physique), - et penche à peine la tête à gauche pour l’accueillir dans son cou.
Image d’une tendresse magnifique pour l’Autre.
25/11/2009 MATIN ENSOLLEILLE (SUCCULENTES)
22/11/200915/11/2009 NOCTURNE AU LOUVRE (28 octobre 2009)
C’est dans la Salle des frères Le Nain que je remarquai sa présence. Il n’était pas grand, à peu près de ma taille, portait un pantalon et une veste sombres, une chemise blanche au col ouvert. Sa démarche me semblait décidée et parfois presque dansante. Son visage m’a tout de suite plu, avec sa barbe de deux ou trois jours et son nez plutôt aquilin, bien marqué. Il regardait avec attention les tableaux devant lesquels il s’arrêtait.
Un homme de trente-cinq ans environ.
Je m’attardais devant La Tabagie d’un des frères Le Nain, que m’avait tant vantée B., un correspondant du site, avec lequel j’avais de passionnants échanges sur la peinture et sur l’art il y a un an et demi. Sa brillante personnalité m’intriguait, il était d’un goût très sûr, d’une réflexion originale et solide. Il avait imaginé que le serviteur noir, debout derrière le jeune homme assis à la cape rouge et qui pose au grand seigneur fastueux, était peut-être un peu plus que son valet. Il trouvait aussi que le fumeur debout qui se retourne avec un regard presque méprisant vers le nègre, montrait plutôt de la fascination pour ce dernier, voire un désir refoulé … Quant aux deux autres à gauche, qui échangent un regard, quelque mystérieuse connivence me semblait les rapprocher.
Puis, je m’étais arrêté devant Le Repas des paysans , et devant La Forge .
Maintenant l’homme regardait La Tabagie.
Les salles étaient quasi désertes, on pouvait s’imaginer chez soi, savourant dans la solitude toute la beauté de ces peintures. Et cet homme déambulant lui aussi parmi ces mêmes salles, à cette heure tardive, ajoutait à mon plaisir, me suggérait quelque intimité avec lui, comme peut faire une communauté de goûts.
J’étais arrivé avant lui dans la salle des gigantesques compositions de Le Brun racontant l’Histoire d’Alexandre. Je l’avais vu entrer, puis s’arrêter et regarder attentivement ces peintures.
Plus loin, il s’était arrêté devant les Watteau, mais point devant les Natures mortes de Chardin, que j’aime tellement.
Le jeu continua assez longtemps. J’aurais désiré l’aborder, j’en étais incapable. J’aurais désiré lui adresser un sourire qui manifestât la connivence de notre déambulation, - erratique et silencieuse. J’aurais voulu trouver quelques paroles engageantes, j’en étais incapable. Je ne sais plus dans quelle salle, je crus surprendre son regard posé sur moi, aussitôt détourné, ce qui me laissa désappointé.
Je décidai de changer de direction, d’aller jusqu’à la Salle des Etats pour y revoir les Titien, les Tintoret, les Véronèse en passant par la Grande Galerie. Parvenu dans le Salon Carré, je fus surpris d’y trouver un grand Soulage, placé à côté de La Bataille de San Romano . Je m’assis, regardant le tableau en noirs et blancs, que j’estimai très convenable, très comme il faut : tout y est correctement calculé, les effets de symétrie et d’asymétrie, de matière avec le noir. C’est très décoratif, d’un goût impeccable, mais je n’y voyais rien d’inattendu ni de touchant.
L’homme avait dû continuer son chemin ailleurs.
J’arrivai dans la Salle des Etats, fis un tour et revins à droite, m’arrêtant devant le Portrait de la Belle Nani . J’admirais sa robe de velours outremer en contraste avec ses cheveux blonds et l’or et les perles de ses joyaux, quand je sentis une présence à ma gauche. Je me retournai : l’homme était là, regardant la Belle Nani.
Je me retourne, et dans la vitre protégeant le tableau rencontre son sourire …
Mais aucun regard ne fut adressé, rien ne fut dit.
Je le vis encore une fois par hasard (c’était incroyable) - venant dans ma direction tandis que j’allais vers le Jeune Homme au gant du Titien. Mais le tableau n’était pas là, probablement déplacé.
Rien n’avait eu lieu, je m’éloignai.
09/11/2009 PIETER DE HOOCH : LE DEVOIR D’UNE MERE c. 1658-1660 .
Le tableau représente un moment de la vie quotidienne : dans son intérieur, une mère épouille son enfant.
Le regard est tout de suite attiré par la veste d’un rouge vif que porte la mère à droite. A sa méticuleuse attention « hygiénique » répond la docilité confiante de l’enfant accoudé dans son giron - dont la robe verte, caressée par la lumière, s’harmonise au rouge de la veste. Les deux personnages sont placés près d’un lit d’alcôve où, dans l’ombre, oreillers blancs et courtepointe sont rangés.
Le propos est moral, tout à fait conforme : une bonne ménagère doit mettre en ordre sa maison et veiller à la propreté du corps en tuant tout parasite (puce ou pou). L’hygiène, comme souci du corps, correspond au souci de la propreté morale, particulièrement vivace dans la société calviniste de l’époque.
La scène est donc concentrée à droite avec un éclairage qui, du haut d’une fenêtre latérale, verse obliquement une douce lumière qui touche le front et les doigts de la mère, et frappe d’un éclat doré le cuivre jaune d’une longue bassinoire, éclat doré contrastant avec l’un des rideaux sombres de l’alcôve contre quoi l’ustensile est suspendu.
Mais ce qui me touche le plus dans cette peinture n’est pas de ce côté là.
A gauche, en effet, dans une seconde pièce donnant par une porte à deux vantaux superposés sur un petit jardin où l’on aperçoit un arbre, et plus en arrière, un toit, - la lumière d’un jour ensoleillé entre et vient illuminer l’intérieur, éclairant d’abord le bois mat du vantail supérieur, ouvert dans la pièce.
De plus cette lumière découpe sur le sol carrelé un losange incomplet plus clair, et plus en avant perpendiculairement, se reflète sur la porte intérieure, qui brille.
Sur le rebord de la petite fenêtre intérieure en partie cachée par un rideau (et qui, dans l’espace, redouble l’ouverture quadrangulaire de l’alcôve) luit la transparence d’un carafon de vin.
Eclat plus subtil, des grains de lumière s’éparpillent sur les carreaux d’argile vernissés dans le prolongement de la porte ouverte.
Et même, le petit chien assis oreilles dressées (qui peut-être attend l’arrivée de quelqu’un) a quelques poils de sa silhouette illuminés. Tourné vers cette lumière qui vient resplendir dans la maison, il semble en goûter la douceur, et peut-être contemple-t-il la sereine beauté de ce moment, que l’art du peintre nous rend si précieux.
L’AGE D’OR DE LA PEINTURE HOLLANDAISE
Voir cette exposition à la Pinacothèque de Paris après Rivalités à Venise, c’est pénétrer dans un autre monde, au Nord, où la sensibilité aux ciels éphémères et changeants est exacerbée, tout comme la sensibilité aux scènes d’intérieur.
L’exposition, magnifique, présente un foisonnement d’œuvres qui montre l’imagination exubérante des artistes de cette époque : dessins, gouaches, aquarelles, huiles de tous formats, et toujours d’une qualité exceptionnelle.
Les plus grands noms sont là : entre autres, Rembrandt, magistral dans un lumineux Reniement de saint Pierre. Rembrandt (ou plus précisément l’Atelier de Rembrandt) étonnant avec La Décapitation de Jean-Baptiste, où le réalisme frise la trivialité (ne manque même pas le badaud qui veut être sur la photo !). Vermeer et sa Lettre d’amour, où l’on retrouve tout l’art du moment suspendu : le regard interrogateur, presque inquiet de la dame au cistre, levé vers la Servante au sourire réconfortant, un rien goguenard.
Et Pieter de Hooch avec un chef d’œuvre une scène d’intérieur qui m’a particulièrement touché : Le devoir d’une mère.
07/05/200901/05/2009 PATRICE CHEREAU LIT COMA DE PIERRE GUYOTAT
Hier soir, fatigue. Je me sers un Martini blanc, avec quelques gouttes de citron, grignote des bretzels et des noix de cajou.
J'achève de dîner, j'écoute la radio, il est 20 heures, on annonce la lecture en direct de Coma par Patrice Chéreau au Théâtre de l'Odéon.
J'éprouve toujours un élan de sympathie pour Patrice Chéreau, quoi qu'il fasse, la mise en scène d'une pièce de théâtre, ou celle d'un film, - même si le spectacle finalement me déçoit.
C'est que je garde un souvenir attendrissant de l'une de ses premières mises en scène. C'était en 1967 à Nancy, au Festival de Théâtre Universitaire. Il y présentait Les Soldats , de Lenz. Le spectacle avait été éblouissant. Pour lui débutait une brillante carrière. Nous étions jeunes.
Donc j'écoute Chéreau lisant le texte de Pierre Guyotat, - plutôt par curiosité. Mais très vite toute mon attention est captivée par cette voix qui raconte des moments de terreur, de dépression profonde, d'intensité violente où le sujet se jette à corps perdu dans tout ce qui lui arrive.
C'est surtout la voix qui me retient, - d'abord humble, presque timide, puis prenant de l'assurance, passionnée, enfiévrée, et même puissante quand le lyrisme fait place à une emphase franchement épique. La ferveur de la voix exalte le texte, en révèle le foisonnement subtil. Guyotat raconte ce qu'il vit, surtout explore par la parole le vécu éphémère, atteint à la racine de ses sensations, par exemple quand il évoque l'agonie à l'hôpital d'une sœur de sa mère, ou le bruit de la clé qui l'enferme dans une grande chambre lors d'un internement, ou bien encore quand il se repaît du visage en sang d'un amant occasionnel, tombé à terre.
Le vécu rapporté me touche, j'envie cet homme capable d'explorer ce qu'il vit par la parole, - avec humilité, si douloureux, si effrayant que cela puisse être.
J'ai écouté jusqu'au bout cette lecture de Patrice Chéreau, j'avais conscience d'être arraché à la fatigue et au souci, et de vivre un moment exceptionnel.
14/04/2009 LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
Ça pousse : le Centre Pompidou –Metz. (Ouverture en 2010 ?).
Aubépines.
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| Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Montaigne, Essais, III, 13
Il faut se réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. Montaigne, Essais, I, 38
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